Une année de plus
L’avion tremble. Pas de cendres volcaniques promises, pas de coucher de soleil rouge, juste des orages, à l’atterrissage au-dessus du Brandenburg. L’aile perce la couche de nuages et j’aperçois, d’un coup, l’enfilade de lacs et de rivières tout autour de Berlin. J’ai poussé, presque sans l’entendre, tout à fait inconsciemment, un soupir ; je ne sais pas s’il est de soulagement, de bonheur, tout simplement d’émotion brute — non raffinée. Le long collier de perles iridescentes sur le cou de la Spree est toujours le signe altimétrique de l’arrivée imminente au sol. Ma maison. Pourquoi ?
La première fois que j’ai posé le pied — Et Dieu sait si pourtant, c’était sur le tarmac inhospitalier de Schönefeld, le Beauvais-Tillé berlinois — sur la terre d’ici, les courants telluriques se sont précipités, tous à la fois, avec la force d’un barrage qui se rompt, furieux, en moi. Lumières, projecteurs, choeurs d’anges afro-américains dénudés. J’ai trouvé ma scène, mon théâtre.
Ce serait un peu de la psychologie de comptoir de dire que la cité partage un historique commun au mien : je ne le connais pas — nous avons été détruits puis reconstruits à la va-vite. L’analogie est facile. La ville se cherche et est remplie de gens qui se cherchent également. En bon parisien perdu, je viens errer dans les larges rues et les corridors sombres de la ville-labyrinthe dont les avenues se ressemblent tant qu’on passe son temps à guetter son arrêt de bus. Les points de repère s’effaçent. Ainsi, il est plus facile de reconstruire les siens.
Nettoyage par le vide : fuir, se mettre à nu. Physiquement, aussi, au bord d’un lac, ignoré par les gens et les arbres en forme de plumeau qui bruissent, tout autour.
Il fait encore froid. C’est bientôt mon anniversaire. Pas un nuage. Pas un nuage. Pas de cendres. Je ferme les yeux, oublie qu’il faudra que je revienne. D’ici-là, réfléchir, ancrer mon âme ici.