Un regard sur le monde caché

Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blot­tir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endor­mie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des pha­langes de limon, galets aphones et glis­sants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les col­lines alen­tour se dres­saient dans leur étrangeté.

Aube bleue, brute et vierge comme au pre­mier matin, qui exté­nue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infu­sion de ta langue… Par­fois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tran­chant, qui pal­pite en sac­cades pénibles et inau­dibles ; tes voix muettes, bouillon­nantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive cen­tri­fuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.

Hier encore, tu sem­blais dire: «Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront.» — Ou était-ce avant-hier?

Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.

Chaque jour est une pro­messe recom­men­cée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.

Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteur).

Posté le 18.12.2007
Catégories : Citations, Poésie, Prose
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