Un regard sur le monde caché
Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blottir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endormie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des phalanges de limon, galets aphones et glissants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les collines alentour se dressaient dans leur étrangeté.
Aube bleue, brute et vierge comme au premier matin, qui exténue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infusion de ta langue… Parfois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tranchant, qui palpite en saccades pénibles et inaudibles ; tes voix muettes, bouillonnantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive centrifuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.
Hier encore, tu semblais dire: «Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront.» — Ou était-ce avant-hier?
Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.
Chaque jour est une promesse recommencée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.
Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable autorisation de l’auteur).