Torcello
(Fiction de souvenirs modifiés pour Akynou, qui nous fait bosser l’imaginaire.)
C’était un jour de grand vent. Les joncs de mer battaient follement une écume à peine irisée. Nous étions là, au fond de la lagune, à l’écart du monde. Les vacances italiennes auraient dû être ensoleillées, écrasées de chaleur, mais le ciel en avant décidé autrement, et cette atmosphère grise et aqueuse s’étendait sur nous depuis notre arrivée.
Le sable avait volé jusque sur le petit chemin qui reliait l’arrivée des bateaux au village et à l’église. Venir de si loin pour ne voir qu’un reflet d’antan et des reliques, ces bouts de bois de Dieu, n’effleurait même pas l’esprit de la plupart des gens, mais nous avions eu faim de tranquillité, envie de calme et d’échapper à la rumeur grondante et permanente des foules de la place Saint-Marc.
Dans le vaporetto, nous avions fait la connaissance d’une petite brune. Suédoise. À l’opposé du cliché. Elle avait dans ses yeux une lassitude telle que même son sourire ne pouvait constituer un masque efficace. Nous n’étions que trois sous les vitres du bateau, plus une famille de japonais silencieux, visiblement désorientés. Inga, Inga Andersson. Un nom de conte pour enfant. Elle était déjà venue ici, et aimait le contact de ces pierres intactes. J’écoutais ses paroles et son ton doux, et l’anglais qui s’échappait de ses lèvres m’étonnait par l’étrange dualité entre les larmes en permanence sur le point de s’échapper de ses paupières et son accent tout en pointes vives.
Aussitôt accosté, elle s’était éclipsée et nous ne l’avions plus revue.
Je te regardais, moi aussi, avec une certaine mélancolie propre au lieu et aux nuages gris effilochés au-dessus de nous. Le temps avait passé sur nous et tu n’étais plus la même. La voie de l’amoureux est tortueuse, comme le chemin qui mène au village – chaque jour, nos contacts se réinventent. Mais comme tous les chemins mènent à Rome – ou à Venise, le cas échéant, toutes nos routes nous ont sans cesse ramenés l’un à l’autre.
Le portail de l’église (où est-ce une basilique ? Je n’ai jamais su faire la différence.) ne se dresse pas, il existe, c’est tout. Il est là, benoîtement, et se fond doucement dans le paysage de toute sa splendeur romane éteinte. A l’intérieur, il fait froid et les rais de lumière blanche éclairent les sarcophages des bienheureux. Je suis indifférent à la haute atmosphère spirituelle, à la véritable histoire du lieu. Tu sembles fascinée. Au sortir, tu prends ma main dans la tienne et tout cela me donne les larmes aux yeux.
Je vais partir, sans toi. Mais je reviendrai à Torcello te retrouver. Seras-tu encore là ?
j’aime beaucoup et la liste me semblait particulièrement périlleuse
Bonjour Johann.
Si tu reçois deux longs commentaires au lieu d’un seul, c’est que j’aurai fait une mauvaise manipulation et que mon premeir est parti et arrivé sans que je le sache, celui-ci étant le second.
Si tu n’en reçois qu’un, c’est que j’aurai fait une mauvaise manipulation et que l’envoi du premier s’est détruit quoique entièrement rédigé. Un quart d’heure de perdu, aucun de retrouvé. Je recommence donc, en réinventant ce que j’ai déjà oublié du premier commentaire.
Pouf pouf. Je suis à ce point au diapason avec ton voyage à Torcello que je ne peux m’empêcher de le dire ici. Quels que soient les liberté que tu as prises avec la règle du jeu, libertés au demeurant inadmissibles, est-ce que j’en ai pris, moi?
C’était un soir de Toussaint, sur le bateau désert, après un grand tour interminable et rêveur de la Place au Lido, puis du Lido à je ne sais quelle correspondance, puis petit bateau de la correspondance à l’île. Brume, crépuscule, cinq personnes. Deux couples dont nous, une dame seule. Brune, mais je ne sais pas si elle était suédoise.
La basilique encore ouverte, laisse miroiter ses sarcophages et bientôt le bedeau vient et nous chasse de la pénombre, il veut que ses saints dorment en paix. C’est l’heure de la fermeture. Même si ce n’est pas une basilique, JE décide qu’elle l’est.
Un petit tour sur la rive opposée, une errance inquiète dans les chemins noyés d’herbes qui nous dépassent, humidité et senteurs, foin et vase, et il ne faudra pas rater le passage du dernier bateau pour Cannaletto.
Un dernier soupir au café du mi-chemin, qui nous sert un capuccino parfait, le temps à la nuit de prendre toute la place, et deniers pas sur le chemin tortueux désert. Aucune trace d’une suédoise brune, cachée probablement pour te permettre l’usage d’un titre coupé en deux, mais mon regard sur ‘Aliénor, neuf, après tant d’années, comme une découverte, comme une renaissance.
Certains prétendent que cette magie est la magie de Venise. Non, Monsieur Visconti, c’est la magie de Torcello qui parfois s’égare chez les doges un jour de brume orientale.
Nous étions deux sur le dernier bateau, mais nous avions embarqué pour Cythère.
Et d’abord, on ne dit pas Canaletto, bien que ce soit un de mes peintres, mais Cannaregio, et même Sestiere Cannaregio», pour être rigoureux, géographique et rabat-joie.
Quelle belle continuité à mon texte ! C’est d’une douceur parfaite. Merci Andrem !