Pages blanches

Les lettres sur le fron­ton de la gare de Post­da­mer Platz sont ennei­gées. Rien ne veut fondre. Le pour­tour des rues se salit à peine. Je ne rêve plus que de cette fabu­leuse pou­dreuse où je m’enfonçais, loin au nord, à la recherche d’une abbaye vide au beau milieu d’une cam­pagne toute aussi vide. Le train avait eu du mal à repar­tir, la glace blo­quait le méca­nisme des portes – le chef de train (l’appelle t-on vrai­ment comme ça ?) les refer­maient toutes avec un mar­teau. Toc, toc, toc, toc. Sous les wagons, de grands pics d’eau gelée, avec les­quels on aurait pu tuer un homme.

Ber­lin est endor­mie. J’ai l’impression que per­sonne ici n’est vrai­ment d’ici. Je ne sais pas où sont les habi­tants. Au chaud, sans doute. L’expérience de nom­breux hivers similaires ?

Le grand choc, ce fut la pre­mière grand plaine blanche, imma­cu­lée, sans un arbre. Je tra­ver­sais une page blanche. Je crois avoir été à ce moment-là juste au-dessus des ban­lieues nord de Ber­lin, là où fina­le­ment, la ville s’arrête. Pas de fron­tière, pas de Fran­ci­lienne, rien. Pouf, le blanc. L’envie de balan­cer des grandes traî­nées d’encre de chine au pin­ceau et de for­mer de petits des­sins obs­cènes dessus.

Je n’étais en rien pré­paré à la tra­ver­sée des bois, qui selon le guide était « par­fai­te­ment bali­sée » et j’en conviens, les signes jaunes étaient aisé­ment repé­rables. Ce qu’avait beau­coup moins prévu les gen­tils auteurs, c’est qu’un tim­bré en mon genre déci­de­rait de faire une excur­sion sans équi­pe­ment aucun alors que cin­quante cen­ti­mètres de neige recouvrent le monde teu­ton. C’est donc en m’enfonçant jusqu’à mi-cuisse que j’ai par­couru les trois kilo­mètres de la gare aux terres de l’abbaye de Cho­rin, la belle cis­ter­cienne, aux baies ouvertes et de brique rouge.

Ayant perdu mon bon­net quelques jours avant, j’avais emporté mon casque, en guise de protège-oreilles, par des­sus ma capuche, et j’ai pu faire la tra­ver­sée le temps de deux concer­tos de Pou­lenc tota­le­ment cham­pêtres, doux, et qui se super­po­saient aux bruits de mes pas dans la neige. Pas fort bruyants, car la neige était com­po­sée d’une grande quan­tité de glace, eut égard à la tem­pé­ra­ture. Elle cris­sait donc tout particulièrement.

Une grande éten­due blanche aux formes arron­dies m’étonna vers la fin de mon périple. Il me fal­lut pas­ser un petit pont où l’eau cou­lait encore un peu pour com­prendre qu’il s’agissait d’un grand lac gelé.

Je fus seul dans l’abbaye, et rem­pli d’une pré­sence éton­nante qui m’éleva l’âme. Au sor­tir, il s’était remis à nei­ger le triple, au point qu’il nei­geait dans l’Église Abba­tiale, qui n’avait plus de vitraux depuis des siècles (en avait-elle eu ?) Je repar­tais à tra­vers la page blanche, jetant un œil au cime­tière et sou­hai­tant han­ter les lieux aux jours anni­ver­saires de ma mort.

Posté le 12.01.2010
Catégories : Autobiographique
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