Conte des deux trottoirs
Par tous les temps, c’était le même rituel. Aux alentours de dix heures, il descendait les six étages de l’immeuble, traversait la rue en arrêtant (parfois in extremis) la circulation d’un geste impérieux, enjambait le rebord du haut trottoir, et poussait la porte vitrée du café, qui était la plupart du temps désert. Son rituel s’arrêtait là : il ne commandait pas chaque jour la même boisson, n’arrivait pas vraiment à la même heure, ne s’asseyait pas deux fois de suite au même endroit. Une constante cependant marquait son arrivée : un pas claquant, martial, mais mal assuré, comme s’il se forçait à ramener vivement la plante des pieds au sol de peur que ceux-ci ne partent sur le côté ou encore dans une position embarrassante. Il avait vite appris à connaître les vendeurs et vendeuses par leur prénom. De vingt ans l’aîné du plus vieux d’entre d’eux, il avait toujours bénéficié de la formule de politesse réservée aux aînés : Monsieur. Six mois après le premier café (triple expresso, grande taille, framboise), tous et toutes connaissaient ses déboires scénaristiques. Monsieur avait du mal avec les cent dernières pages de son roman. Parfois, il en écrivait trois par jour, parfois cinq lignes, parfois rien. Parfois même, il supprimait des passages. A Noël, pris d’une soudaine colère contre lui-même, il arracha les cinquantes dernières pages de son plus récent cahier et la vie de son héroïne se trouva ainsi amputée des cinq dernières années de sa vie. A force de pas en arrière additionnés en trop grand nombre aux pas en avant, il finissait par presque stagner, baignant la plupart du temps dans l’insatisfaction la plus complète. Pendant une semaine, alors que la neige tombait en larges et lympathiques flocons sur les rues soudain silencieuses, il n’écrivit pas un mot. Fixant pendant des heures le vide abyssal et hurlant des pages blanches non encore mutilées, il tentait de faire vivre de son esprit et de son encre la fragile protagoniste solitaire de son oeuvre. En vain. Le matin du huitième jour, un mardi, il arriva dans le café, sale, poché et trop calme. A tel point que Céline, de service ce jour-là, effarée par son air de chauve-souris, lui offrit, de la part de la maison, la boisson désirée. Alors qu’elle préparait un chocolat viennois (épices, sans sucre, extra-chaud) de ses mains expérimentées, il se prit en train de l’observer plus que la décence le voudrait. Oh, rien de bien coupable, non. En fait, il tentait de coller sur son visage, sur ses gestes, et sur son existence, celle qu’il avait pendant des mois subtilement forgée pour son héroïne. Son esprit, lentement, s’ouvrait. Et par Céline, il réussissait à acquérir la substance qu’il lui manquait pour continuer. Devant lui : la preuve vivante du réalisme et de la viabilité des histoires qui sortaient chaque jour des circonvolutions de son cerveau imaginatif. Il la remercia, prit sa boisson, et remonta dans sa tour, au sixième étage. Ce soir-là, il écrivit vingt pages, et dût s’arrêter pour cause de vives douleurs au poignet. Le lendemain matin, son articulation était tellement gonflée qu’il dût faire venir un médecin. Les atteintes articulaires ne s’avérèrent pas grave, mais le praticien lui interdit formellement le moindre mot couché sur le papier pendant un mois. Peu importe, pensa t-il. Cinq minutes plus tard, il était de retour au café. Il y a passa dorénavant cinq fois par jour, observant attentivement mais discrètement Céline, Sophie, Nicolas S. et Nicolas R., Benoît, Jacinto, Laura, Pascal et les autres. Jour après jour, il les dépouillait de leur forme humaine et les transposait dans le livre en cours d’écriture. Il acquit un réalisme incroyable, un sens du détail humain proche de la vivisection. Il ne se cachait pas pour autant. Son manège fut vivre remarqué par le personnel : ils lui demandèrent, curieux plutôt qu’inquiets, les raisons de cette soudaine attraction pour les vendeurs et vendeuses du café. Patiemment, il expliqua. Il fut peu compris, aucun d’eux ne partageant son dévouement pour les oeuvre littéraires. Néanmoins, ils furent rassurées et les laissèrent en paix s’adonner à sa contemplation. L’été vint. Monsieur continuait. Un jour de chaleur, en juillet, il prit le stylo-plume, et alla poser sa main sur le papier. Mais il n’écrivit rien. Il signa. Le livre était prêt. Il l’envoya à son éditeur par coursier. Monsieur avait terminé sa tâche.
Le lendemain, il faisait plus frais. Une brise légère soulevait les branches des arbres et les jupes des femmes et des folles. Arrivé à dix heures, il se trouva pris de l’envie d’aller au cfaé. Au début, il prit le parti de croire à un soudain besoin de caféine, mais il dût vite se rendre à l’évidence : ce n’était pas un latte (mousse de lait, glacé) qui lui faisait envie, mais d’avoir sous les yeux les personnages de son futur succès. Car c’était bien ce que les vendeurs étaient devenus, de par la lente métamorphose accomplie par son esprit glorieusement enfiévré d’inspiration. La main sur le loquet de la porte, il eût honte. Son activité, hier encore utile, marquée du sceau de l’art de l’écriture, devenait aujourd’hui une simple expression de perversité, d’une manipulation intériorisée. Pourtant, son for intérieur lui soufflait — non, lui ordonnait — de céder à la tentation de prolonger l’univers littéraire qu’il avait patiemment tissé autour de lui des mois durant. Il descendit les escaliers et se rendit en face : ce fut Céline, l’involontaire muse, qui l’accueillit et lui demande qu’il désirait. Ayant énoncé sa commande et laissé quelques secondes s’écouler, à la fois par politesse et pour ne pas paraître trop empressé, il lui avoua avoir fini son livre. Sans trop de chaleur, elle le félicita, puis repartit à sa préparation. Il fut blessé sans l’admettre. Après tout, cette femme était maintenant partie intégrante de son oeuvre. Il s’était servi d’elle, de ses manières calmes, de ses mimiques, de son ton, de son âme même, afin de concrétiser ler personnage principal de son manuscrit. Grâce à elle, l’autre avait pu prendre forme humaine, acquérir écorce et essence. mais l’originale semblait ne pas le comprendre. D’ailleurs, comment aurait-elle pu ? Jamais il n’avait montré ses écrits à quelqu’un d’autre. Pris d’un soudain éclair de lucidité sociale, il l’invita sans plus attendre à parcourir une copie de son livre, chez lui, en face. Il vit le regard de sa muse se durcir, et elle lui fit aigrement remarquer qu’elle était en plein travail. Elle ajouta peu après, à voix basse et cassante, qu’elle était mariée. Bouchée bée par cette ultime remarque, il tenta de se justifier, mais il eut à peine le temps de produire un incompréhensible bredouillement avant qu’elle l’interrompe en lui mettant son gobelet bouillant dans la main droite et en lui souhaitant d’un ton on ne peut plus commercial et ferme une bonne journée. Se sentant rougir sous les effets combinés de la honte, de la surprise et de la colère, il s’enfuit chez lui sans demander son reste ni sa monnaie. Arrivé dans la relative quiétude de son appartement, il posa la main sur son coeur chancelant. Elle lui avait apporté une preuve : à trop vampiriser les âmes des autres, il s’était enfermé dans un univers d’imaginaire tout droit sorti de sa tête. Il était son propre Dédale, bâtisseur d’un labyrinthe d’illusion. Monsieur cessa donc d’aller au café, sachant par avance que la réaction qu’il attendait ne serait pas celle présente. Il ne sortit plus de chez lui, ne vit plus personne, se contentant de converser avec le monde extérieur par l’intermédiaire du téléphone. L’été s’écoulait derrière ses rideaux et ses stores mais ses yeux se refusaient à le vor. Une semaine après l’évènement, il reçut un coup de fil de l’éditeur, lui annonçant des retours splendides des lecteurs et une publication à la rentrée, avec toute la publicité dûe à un best-seller. Il le remercia, et raccrocha. Son humeur ne changea pas. Elle restait terne. Trois jours plus tard, il ne dormait plus. Il maigrit, ne mangeant que par pure necessité physique, lorsque la douleur dans son estomac devenait trop forte. Son frère, en ville pour quelques jours, le trouva dans un état si lamentable qu’il prit peur et l’emmena de force à l’hôpital. Là-bas, on le perfusa. Contre son gré, il reprit en un week-end les couleurs de la vie. Mais le médecin-chef continuait à s’inquiéter. Non pas pour son corps, mais pour son esprit. Monsieur refusa les traitements. Toujours préoccupé mais ne pouvant rien faire contre la volonté auto-destructrice de l’auteur, il lui fit signer une décharge et Monsieur rentra chez lui. Son frère ne l’entendit pas de cette oreille et le prit, de nouveau de force, sous son aile ; allant jusqu’à l’emmener chez lui, au bord de la mer. Là-bas, dans une atmosphère de perpétuelle kermesse, il prit la mesure de ce qu’il avait raté. Son frère lui présenta sa femme, plantureuse créature aux intentions maternelles envers toute personne approchant sa couvée ; ses enfants également, bien élevés et intelligents. Il savoura la plage, le plaisir si peu cérébral, ainsi qu’un lézard au minuscule cortex sur une pierre brûlante. Un mois durant, il se glissa dans la peau d’une autre personne, à l’inverse de cet hiomme de lettres austères et ermite qu’il avait été pendant si longtemps sans repos. Mais vint la fin des vacances. Les enfants durent retiourner à l’école, son frère au travail, et sa femme de même. Il retourna chez lui. Le premier sentiment qui se dégagea de cet appartement maintenant poussiéreux, à la forte odeur de renfermé, fût l’insoutenable impression que l’atroce bête griffue qu’était sa solitude lui plongeait les ongles au plus profond du coeur, reprenant ainsi le contrôle total sur lui. Le mois sans troubles passé au loin n’avait servi à rien — son véritable lui reprenait le dessus inexorablement. Sans même déballer ses valises, il s’allongea sur le lit et s’y endormit.
Le lendemain, son livre sortit. Il se réveilla tard, et coupa son téléphone pour ne plus entendre la sonnerie incessante. Il avala deux comprimés, et dormit une journée.
Une semaine passa pendant lesquels il ne fit rien que lire et penser, l’âme de plus en plus grise. Dans le journal qu’il recevait chaque matin dans sa boîte aux lettres, il vit sa photo et la critique dithyrambique de son oeuvre. Monsieur eût soudain envie de pleurer de lassitude, et se rendit compte que tout ce qu’il avait accompli ne lui servait à rien. Il se coucha tôt, après trois verres de vin blanc.
Monsieur fut réveillé par une espèce de gros chuchotement, comme une grand nombre de personnes voulant passer inaperçues assez maladroitement, derrière sa porte. Puyis un grand fracas de pieds dévalant les escaliers. Intrigué, il se leva et posa l’oeil sur le judas. Rien de visible dehors. Cependant, un élément le perturba, dans le bas de son champ de vision. Il ouvrit la porte. Devant lui, une floppée de gobelets en carton fumants. Il en compta plus d’une vingtaine, tous remplis à ras-bord, disposés en cercle. L’odeur du café remplissait le palier. Au centre du cercle, un post-it jaune : «de la part de vos personnages.» Il resta longtemps à contempler cette singulière offrande, les effluves brunes se repandant autour de lui, donnant à l’air une pesanteur nauséeuse. Sans y toucher, il referma la porte et s’y adossa, hébété. Son air idiot se mua vite en sourire en coin. Il avait finalement la preuve, non pas de la futilité de ses écrits, mais d’une présence, là-dehors, qui l’attendait. Et cette présence, ce n’était pas ses livres qui l’avait amenée. Du moins pas directement. Cette présence, ce n’était même pas l’auteur qui l’avait méritée. Ces gens, dehors, remerçiait l’homme.
Le lendemain, il commença son livre suivant.