D’une brume à l’autre, finalement, il n’y a qu’un pas. De la suffocation âcre des fumées de la ville, je pénètre sans prévenir dans un immense globe d’air moite, empesé de sève et d’ombres dentelées projetées par les nouvelles feuilles du printemps, à peine déployées. La barrière entre la ville et le bois résiste quelques secondes, hésite, puis m’aspire comme une gelée de coings sur laquelle on aurait appuyé le dos d’une cuiller. Mon poil hérissé me réchauffe mais mon coeur brûle de sentir à nouveau, après cet hiver long, vide, gris et sans forme, ce renouveau pulsatile, qui n’en peut plus d’attendre au point qu’il ne s’arrête pas même la nuit. Au loin, de l’autre côté du lac, les échos de joie de la fête foraine et ses lumières pâles et artificielles. Leur reflet dans l’eau, version pastel et déformée, en serait presque mélancolique, en contrepoint des cris d’excitation que j’entends, assourdis par la végétation protectrice. Quelques formes errantes glissent dans l’ombre, sans bruit. Les oiseaux sont endormis et les clapotis de l’eau aussi.
A plus de minuit
Les enfants portent leurs prix
Sous les marronniers
Posté le 05.04.2009
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Les peupliers scintillent sous les légers rais de lumière du crépuscule. Orangés, doux, les révélateurs du soir éclairent les dessous argentés des feuilles. Les agaces piaillent sèchement dans le chien-et-loup, avant de se taire, étonnées comme à chaque révolution solaire par l’ombre qui prend le pas sur le monde. Un vif battement d’ailes, fantomatique, autour de la fenêtre. Les araignées, sans bruit, commençent à étendre leurs filets de soie sur ma fenêtre : au matin, les gouttes d’eau prises dans l’aube m’ouvriront une porte de douceur vers un nouveau jour.
Posté le 05.11.2008
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Fils de terre mouillée
Tendus sur les riivères d’herbe
Piétinées, jours après nuits,
Par les souffles descendus du col
– Là-haut, dans l’horizon
Une bouche immense de gangues cachées
Déverse sans faille
Ses amères humeurs gorgées.
Posté le 04.11.2008
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Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blottir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endormie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des phalanges de limon, galets aphones et glissants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les collines alentour se dressaient dans leur étrangeté.
Aube bleue, brute et vierge comme au premier matin, qui exténue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infusion de ta langue… Parfois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tranchant, qui palpite en saccades pénibles et inaudibles ; tes voix muettes, bouillonnantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive centrifuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.
Hier encore, tu semblais dire: «Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront.» — Ou était-ce avant-hier?
Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.
Chaque jour est une promesse recommencée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.
Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
Posté le 18.12.2007
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(Note de l’auteur : écrit le 07÷05÷06. Pour quelqu’un déjà si loin dans ma vie.)
On est en mai, et pourtant le ciel reflète l’hiver des Flandres. Le réveil tardif du dimanche me plonge dans une délicieuse abîme de douceur perturbante car inconnue. Après quelques instants désorientés, je détecte l’objet de ce changement : deux bras me ceinturent le torse, doucement. Je bouge un peu, et l’un tombe, sans force. Je sens le contact d’un torse, des jambes entrelacées entre les miennes. De nombreux contacts électrisants m’indiquent une forte densité pileuse. Un homme. Il y a donc un homme dans mon lit. Etrange bestiole, tout de même. Il gémit un peu dans son sommeil, soupire, ronfle un peu. Je souris, amusé par ces mimiques de petit enfant chez cet être d’âge respectable (quel vilain mot, on dirait qu’il approche le siècle.) J’hésite à le caresser, mais tempère mon égoïsme au profit de ma délectation esthétique. Je sais que lorsqu’il se réveillera, il m’embrassera, me prendra dans es bras, encore plus fort, et me dira bonjour avec cette si jolie lueur dans les yeux. Pour l’heure, sa chaleur me communique tout ce que j’ai besoin et envie de savoir. Laissons-le dormir et soyons artiste — profitons de son visage endormi. Je t’aime.
Posté le 23.08.2007
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Je n’ai pas dormi, une fois de plus. Lorsque j’ai réalisé que le soleil commençait déjà à poindre, j’ai pris la décision de ne pas chambouler les rythmes de la nature. Il est six heures et demi. J’ai pris une douche brûlante, longue. Je me suis rasé, apprécié dans la glace, et pesé, appréciant le résultat à sa juste valeur.
J’ai passé la nuit à écouter de la musique, à regarder les lumières de la ville scintiller, et ses veines battre sous formes de phares en mouvement, sur l’autoroute, à quelques kilomètres.
Ce matin, le ciel d’aquarelle est rose, bleu, violet et toutes les teintes associées. Quelques oiseaux passent en bande, portés par le vent dans le même sens que les nuages. Je fais couler l’eau chaude pour rincer le rasoir, et la vapeur jaillit et se déroule en volutes autour de mon visage. Rien n’indique que nous sommes en juillet. Là, je crois plutôt à un début de printemps, une fin d’hiver précoce.
Je respire, peste contre la voisine d’en dessous qui fume à la fenêtre, pour la forme, parce que l’odeur de sa cigarette ne me dérange pas vraiment. Il fait bien jour, mais la lumière est toujours allumée. Je l’éteins.
Je ne me suis jamais senti aussi vivant.
Posté le 04.07.2007
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Je glisse paresseusement dans l’eau chaude
Ma peau s’accroche à peine à l’émail blanc
M’avalant en silence huileux
Je me dilue par l’âme
Fermant les yeux, j’oublie mes membres
Autour de mon corps alangui
Se construisent ruines de temple khmer
Et jungle verdoyante
Un long serpent aux motifs rouges
Doucement plonge dans mon eau noire
Se love contre mes reins, protecteur
Je pose la main sur sa tête, apaisé
Les odeurs de l’encens et des fleurs étranges
Se mélangent et s’effaçent
Milliers de brumes odorantes
Dans le soir tombant
Quelques bougies lâchées sur l’eau
Dérivent sans s’éteindre
Au loin les volutes des prières
S’envolent sans un bruit
Un gong résonne, puissant et etouffé
Le serpent, comme au son d’un signal
S’enfuit vers la terre ferme
Je sombre dans la profondeur
On frappe à la porte de la salle de bains
Inquiétude vocale
Je sors, ruisselant
Et retrouve mon monde gris.
Au-dessus du bain qui s’écoule
Quelques volutes de fumée
Parfumée
Et déjà disparue.
Posté le 21.06.2007
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Il faut :
– un marais, plein de brume, où trouver des feux follets ;
– des collines, à moitié couvertes de bois clairs et à moitié rocailleuses, où jaillissent des sources ;
– de profondes gorges, aux tombes creusées dans leurs flancs ;
– de hautes montagnes aux versants herborés et aux lacs d’un bleu étrange ;
– de grandes villes, pleines d’agitation et de culture ;
– de petits ports tranquilles ;
– de petits villages médiévaux ;
– des manoirs isolés ;
– de profondes forêts séculaires, où passent des ruisseaux ;
– des îles rudes, battues par la tempête ;
– des canaux d’irrigation bordés de roseaux ;
– des chemins de fer peu fréquentés, à travers les rizières ;
– des criques de galets à l’eau transparente ;
– des steppes vallonnées, à la pluie chaude ;
– des chemins détournés.
Posté le 03.06.2007
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