Affres des fièvres
Tourments des nuits sans sommeils
Où êtes-vous, mains de douceur
Repos de l’âme, suspens de la peine
Je tourne sans cesse à votre recherche
Dans ce lit bien trop blanc.
Verrai-je l’Aube ?
Affres des fièvres
Tourments des nuits sans sommeils
Où êtes-vous, mains de douceur
Repos de l’âme, suspens de la peine
Je tourne sans cesse à votre recherche
Dans ce lit bien trop blanc.
Verrai-je l’Aube ?
Oh, Adonai, Eternel mon Dieu,
Toi en qui je n’ai jamais cru,
Pourquoi sa voix, lui qui semble avoir Ta voix,
Me fait-elle trembler le coeur dans le poitrail ?
Quelques sons ensommeillés,
Tirés de ses rêves troublés,
Des sourires de m’entendre
M’ont troublé plus que je ne l’aurai pu croire.
Libère-moi de ma peine,
Et réunis-nous,
En effaçant nos tristesses,
Et nos colères.
Amen. (Pitié.)
La Lune a plongé, avec sa majuscule, sous l’horizon.
Pas de bruit — le froid arrivé tôt a tout assourdi.
Septembre part en courant, l’Hiver retient son souffle.
Malheur aux solitaires, dans leurs draps glacés.
Ce qu’il m’en a fallu du temps
Pour ne plus frémir à ton odeur
Sur la peau d’un autre
Je mens comme je te respire.
Perles d’obscures voluptés, perdues
En fils tendus, cassés
- nets
Avec le temps
Failles
- Sismicité des orgasmes en récurrences
Les corps vibrent et s’arquent
Dans des passés frémissants
Et l’immobile présent,
Sur la plus haute strate,
N’en peut plus
De ces géologies du cœur.
La courbe de ma première lettre hésite
La nuance exacte du rose au dehors
Échappe à mon thésaurus.
Oh, soudain :
En pensant à toi -
Rose «douceur».
D’une brume à l’autre, finalement, il n’y a qu’un pas. De la suffocation âcre des fumées de la ville, je pénètre sans prévenir dans un immense globe d’air moite, empesé de sève et d’ombres dentelées projetées par les nouvelles feuilles du printemps, à peine déployées. La barrière entre la ville et le bois résiste quelques secondes, hésite, puis m’aspire comme une gelée de coings sur laquelle on aurait appuyé le dos d’une cuiller. Mon poil hérissé me réchauffe mais mon coeur brûle de sentir à nouveau, après cet hiver long, vide, gris et sans forme, ce renouveau pulsatile, qui n’en peut plus d’attendre au point qu’il ne s’arrête pas même la nuit. Au loin, de l’autre côté du lac, les échos de joie de la fête foraine et ses lumières pâles et artificielles. Leur reflet dans l’eau, version pastel et déformée, en serait presque mélancolique, en contrepoint des cris d’excitation que j’entends, assourdis par la végétation protectrice. Quelques formes errantes glissent dans l’ombre, sans bruit. Les oiseaux sont endormis et les clapotis de l’eau aussi.
A plus de minuit
Les enfants portent leurs prix
Sous les marronniers
Tu te vois dans l’eau
Sombres turbulences bleues
Sourires de carpes
Dans les phases de la Lune
Et la course lente
et circulaire
Des étoiles autour de ma maison
S’inscrivent peu à peu
Cartes à suivre au sextant
Vers Venise et Cordoue
Le Vent y souffle, chaud
Le Vent me souffle, à l’oreille.
Les narines à peine au-dessus de la surface de l’eau
Et les cheveux qui flottent sans peine dans cette eau pure
Les chocs du dehors, sourds
Viennent de loin
Mais y restent.
Ils n’ont pas droit de cité, dans ce calme que je crée.
Au seuil d’une percée dans la perle noire de la nuit
L’ivresse veloutée des pas du chat
Se fait silence d’ailes portées
Aux souffles irréguliers
De l’endormeur qui se débat
Dans les lianes de soie bleutées
Parsemées ça et là de prompts éclats de mémoires.
Ô que d’embûches dans ce sous-bois flêtri
Où la renaissance quotidienne
Quémande à la Lune son obscure vitalité.
Sur le passage de son âme,
Le Dormeur, accompagné de sa cour de rêves scintillants
Sèmera étoiles, vignes et karsts.
Sa main tremblante, dans l’autre monde
Cherche en vain une plume
Pour tout décrire.
Quelques feuilles se sont figées
Dans une résine incolore d’eau
Le peuplier, tardivement,
A envoyé ses émissaires vers un horizon
De glace et d’attente
Le carré d’herbes a gelé cette nuit
Et les feuilles sagittées se sont trouvées
Tricotées de veines d’argent lunaire
Lorsqu’il aura neigé, les apex émergeront
Solitaires, verts et brillants
En périscope sur les pentes de blanc.
Pont de pierres moussues veinées de gel
Craquelées de verre d’eau translucide
En attente du soleil du midi de février
Et de la délivrance des pattes des momies de gerris.
Souffle gris nacré
Survolant, en sifflant
Les couches successives de glace sur le lac
Quelques yeux en-dessous
Emergent si lentement
Et écoutent à l’abri la tourmente
Des lames hivernales du dessus
Un grain de pollen y virevolte
Puis se pose en un nid de flocons :
– Il y dormira.
Epistaxis du matin d’hiver
Gouttelettes tièdes, carmin
Forment une longue piste tremblante
Hésitante, devant ma porte dans la neige
Volte-face
Jusqu’à la salle de bains sur la carrelage
Ma cravate en soie, unie
Se trouve tachée de rouge
Mais n’en est pas moins belle.
Les glaces du jour
Refusent de fondre dans le brouillard
Crissements de pas froids eux aussi
A peine appuyés
Une forme
Trouble
Glisse
Silencieusement
Vers la rivière
Gelée
Un cygne ?
Un signe ?
Nous sommes au liseré de tout
A la frange perdue des mirages étonnés de l’âme
Les émotions, maintes fois soumises
Aux reflux
A la lune
Au soleil aussi
S’enlisent doucement dans une fin d’après-midi éternelle
A la tempête succède l’oeil
Et son attente – son immobile.
La stase dure et le fil ne rompt pas.
Vent de terre
Remontant, si vite, le long des haies du bocage,
Portant, de loin, les chaleurs des plaines
Et les piaillements des oiselles d’été
– Assoiffées
Le halètement des nuages bas
Viendra bien assez tôt
Répandre sa manne lourde de bleu
Sur leurs plumes sèches.
Parcelle d’ombre — parcelle claire
Damiers de clairs-obscurs
Grilles de peurs de nuits sans lune
La cour est vide, sans bruit,
Et la traverser est une épreuve
Chaque soir.
L’île semble si proche
Entourée d’un fin et scintillant manteau empesé
De perles brumeuses, diffractant dans le soleil
Les rayons oranges de la couronne du matin :
Incendie de l’aube tout autour des terres,
Tout autour de l’eau.
Surtout, rester à distance :
Car s’approcher, c’est dissoudre l’aquarelle.
Au matin, ma main se pose dans un recoin du radiateur
Des étoiles de givre se sont formées dans la nuit
Et brillent dans le jour à peine éveillé
Je regrette, au moment où l’air froid entre sous les draps
D’avoir dormi nu, sans toi
L’attente sera longue avant ce soir
Mais il me semble déjà t’entendre
Et sentir un peu de chaleur supplémentaire :
– la tienne.
Dans les hauts de Buda
Parmi les arbres
Le chant du soleil souffle
D’un poids si peu perceptible
Les vents de Turquie
Et leurs senteurs de citrus
Parsemées d’iris.
Je rêve
Assis sur le banc du tram
Et oublie la ville.
Les æschnes gonflées du bleu du ciel
Défilent le long des voies
Dans une sarabande connue d’elles seules.
Le bruit des voies
Si peu mélodieux pourtant
M’endort peu à peu.
A l’origine
Fut ta main sur ma poitrine
Et l’eau coulant
Dans les recoins entre notre corps
A peine séparés.
Terres errodées
Rouges de fer, gorgées d’or
Aux minces filets d’eau perdus dans les failles
Sous les caves obscures du temps qui passe
Goutte à goutte.
A mon oreille, en-dessous de nous
Le sol palpite et respire
Exhale un souffle brun et dense
Qui nous entoure, brillant
De siècles d’attente.
Les yeux ouverts vers ces boules de feu lointaines
Si proches pourtant
D’un geste des doigts
Se brûler
Odeur d’ozone dans le noir
Feux follets :
Etoiles sur Terre.
Les peupliers scintillent sous les légers rais de lumière du crépuscule. Orangés, doux, les révélateurs du soir éclairent les dessous argentés des feuilles. Les agaces piaillent sèchement dans le chien-et-loup, avant de se taire, étonnées comme à chaque révolution solaire par l’ombre qui prend le pas sur le monde. Un vif battement d’ailes, fantomatique, autour de la fenêtre. Les araignées, sans bruit, commençent à étendre leurs filets de soie sur ma fenêtre : au matin, les gouttes d’eau prises dans l’aube m’ouvriront une porte de douceur vers un nouveau jour.
Fluides aériens, humides mais clairs
Acérés en serpe brillante
Au coin de l’oeil, éthérés
Mais liquides de face, bénins.
Un arrêt au bord de l’eau, la nuit.
La ville retient son souffle constant
Et les gouttes de pluie semblent glisser,
Infiniment,
Sur la surface huileuse et noire.
Mon oeil distingue soudain des éclats
Les étoiles se reflètent au fond.
Les cordes d’eau façonnent le roc
Lentement, sûrement,
Arrachant seconde après choc,
Son lot de minéraux invisibles.
Cratères lichennés,
Sous la main, rugueux et frémissants
Résonnent, tout en graves
Au ralenti.
Fils de terre mouillée
Tendus sur les riivères d’herbe
Piétinées, jours après nuits,
Par les souffles descendus du col
– Là-haut, dans l’horizon
Une bouche immense de gangues cachées
Déverse sans faille
Ses amères humeurs gorgées.
Dans le gris de fonds marins,
Perdus, là, sur la Marne
Volent, vifs-argents, ce qui flottait dans le fond
Jusqu’au matin.
Tourbillons d’écumes de sel,
Déplacés, loin, de la Manche
Se font, se défont, et charrient galets à rebours
Nuits et jours.
La main immobile,
Attrape, doucement, les sédiments du lointain
Et les rides, en surface, vibrent le long de la rive
En brillant.
J’aimerais faire de ma chambre
Un univers invisible
J’aimerais faire de mon corps
Une monstrance d’or
J’aimerais faire de ma voix
L’agneau de l’Apocalypse
J’aimerai faire de ma vie
Un livre d’histoires.
Une indicible tristesse me berce
Autour de ces peaux évidées,
Derrière les vitres à peine éclairées,
Je me sens, moi aussi
Eteint ou en voie de l’être.
Je me brûle par les deux bouts.
(Aujourd’hui, visite de la Grande Galerie, en compagnie. Lieu de mémoires d’enfance transformé en sanctuaire dévasté par l’âge adulte.)
En harmonies d’or et de sombres
Passés éclatés noués d’obscur
L’envie première de te toucher
Ici, au milieu des regards vidés
Me submerge, m’envenime et assourdit mes reins
Grisés de sentir
Ton parfum autour de ces êtres fanés.
Brefs éclats bruns
De tétons mâles, pointus
Le sourire, en bandoulière
Distrait dans la rêverie.
Fines escalades lardées
Escapades persillées et terreuses
D’éveil stomacal et de papilles ouvertes
Ma tête est pleine.
Les lignes droites m’ennuient
Et les courbes n’ennauséent
A choisir, un peu d’immobile
Ne me déplairait pas.
Miroirs de mes malchances
Epais flux éteints
Au ressenti des ondes longues
J’oppose les éclairs de la solitude
Clairs chaos du jour
Vous affronter, chaque matin
Est un combat qui me lasse.
La couverture roulée en boule
Pleine d’odeurs de toi
Les cigarettes fumées, dans l’air
Et tes vêtements d’hier
Je respire l’endroit du drap où tu as dormi
Je pourrais tout à fait passer mes journées à t’attendre.
Un, deux, trois
Quatre, cinq et six encore
Je me prends à compter les moulures
Et les chiures de mouches du plafond beige.
A l’écoute du silence,
Je laisse les vagues du néant du temps
Lentement déferler, douces et piquantes,
Sur mon corps abandonné.
L’après-midi passe,
Epais tel un miel cristallisant
Et je nage doucement
Sur l’écume sucrée des langueurs de mars.
Fines volutes de coton
Eclats de lumière sur le mur d’en face
J’entends ma respiration.
Tout est calme.
Encore des brumes
Eclairées de soleil diffracté par le verre
La chaleur me brûle la peau
Et derrière le rideau, je t’entends.
J’ouvre et te souris,
Mais seul le miroir me répond.
Vivement ce soir, que tu reviennes.
Aux portes du jour
Les volutes de vapeur,
Le long de ma peau,
S’envolent vers la tienne.
Des entrailles de la couette
Monte un grondement sourd
Et le souffle de la bête cachée
Apaise les tempêtes qui gémissent
Derrière la fenêtre et sous ma peau.
(Au loin, bientôt, tu repars. Et moi, après tout, je n’aurai été qu’une façade de plus dans cette ville grise.)
Mille marches d’acier
Le souffle coupé
Des merveilles, au loin
Cet inaccessible là
Est à portée de main
Je brûle.
Le vent est tombé
Et les gouttes continues sont chaudes
Sur le pas de ma porte,
L’envie me prend de me baigner.
Pieds nus dans l’herbe détrempée
Je respire cet air si vif, si peu terrestre soudain.
La tête me tourne et l’eau atteint tout mon corps.
Les rais de lumières les plus fins m’entourent gracieusement.
Autour, les arbres floutés
Semblent des présences bienveillantes
Et j’aspire à longs traits
Leurs souffles brumeux.
L’eau de l’étang frémit
Mais pire encore le sort des roseaux
Penchés, presque noyés.
Les coulées célestes
Grisaillent le paysage
D’une aube faussée.
Fin du monde
Lumière dorée qui perce les nuages
Et submerge la pluie elle-même.
Tout au long des rigoles de terre,
Tout à l’heure,
Reinettes et escargots trouveront leur paradis.
La noirceur a posé son châle de suie
Tout autour des lumières de ma maison.
La lanterne dans le coin, suspendue au porche,
Tangue sans s’éteindre.
Quelques tuiles s’envolent
Et viennent se briser entre les genêts du jardin.
Impossible de défier les éléments déjà offusqués
Par une offensive lumineuse
J’éteins la lampe du bureau
Et allume deux bougies.
Au loin, guideront-elles le voyageur égaré ?
La flamme vacille
Et le vent, au-dehors, hurle.
Le contact de ma main contre la vitre
Aspire la maigre chaleur de ma paume
Et la buée s’étend, comme un voile,
Vers les quatre coins du verre.
Les cyprès, souples sous le souffle des terres
Battent en fouets arborés
Les éléments aériens dérangés par la tempête.
Dans l’obscurité, seule la Lune, elle, reste immobile.
Sur ces notes et ces susurrements chuintés
Plus de larmes
Il n’y a plus d’il dans ma tête.
Le blanc de l’écran m’éblouit.
Le flou, autour.
Peu de sommeil, la nuit dernière.
Mais qu’importe : grisé, sous ces lanternes qui n’en sont pas
Je brille d’or et de bulles.
Vidé, ne tenant plus que par un fil
A la grande toile de mon théâtre
J’oscille, oscille…
Et en myriades de couleurs, j’implose.
Le froid, autour.
Il pleut un peu, mais mes cheveux huileux
Ne s’en émeuvent guère.
Sommeil.
Rosi, perclus, mais souriant
J’arpente, en silence, les rues encores brillantes
Comme une gangue de glace colorée
Fondant, enfin, sous le soleil d’après-solstice
Les fêtes de la fin de l’an sont parties
Dans une grande explosion de joie commune
Sans fin, cette attente.
Excité, les yeux grands ouverts, j’ai espéré
Qu’à minuit, moi, comme les autres
Aurait ma part d’illusion.
En lieu en place,
Deux larmes éteintes dans la nuit.
Sur le seuil des matins blancs
Viennent se poser, en un souffle
Les écumes éteintes de l’année passée.
(A Linné, Cook et autres Magellan.)
Vifs, dans l’air
Goémon, piliers de basalte irlandais
Errances marines passées
Rides sur l’eau verte
L’immense bouche liquide
Déverse sa salive en une image passée
De monstre mythique
Enragé et instable
Pourtant, son souvenir
Par les distances lointaines, se fait câlin
Réchauffe l’être glacé
Trop profondément à l’intérieur des terres
Le vent des mers
Puissant, pernicieux
Insuffle une nostalgie de l’inconnu
Aux innocentes victimes de l’aléatoire
Maintes vies cristallisées
Au sein d’un désir d’îles désertes
Labourées par les brumes
Et bordées de sel gemme.
Un millier secouent la tête, hagards
Mais un prépare son départ.
Le froid glace mes veines et fait pleurer mes yeux
A travers le rideau de larmes
Les feux de la ville, floutés
Comme pluie d’étoiles sur mes rétines
De ma fenêtre, une fois rentré
Trois astres, au plus,
Et quelques satellites.
Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blottir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endormie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des phalanges de limon, galets aphones et glissants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les collines alentour se dressaient dans leur étrangeté.
Aube bleue, brute et vierge comme au premier matin, qui exténue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infusion de ta langue… Parfois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tranchant, qui palpite en saccades pénibles et inaudibles ; tes voix muettes, bouillonnantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive centrifuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.
Hier encore, tu semblais dire: «Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront.» — Ou était-ce avant-hier?
Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.
Chaque jour est une promesse recommencée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.
Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
Les ombres se faufilent entre les arbres
Peu d’indices de présence humaine
Des bouches enfiévrées s’élève un fumet vaporeux
Et les peaux dénudées
S’exposent à la neige sans peur.
Fort des émotions
Remparts des amertumes
Murailles sacrées de la tristesses
Abattues, toutes, en un sourire.
Touffes cotonneuses
Epaisses prairies célestes
Où poussent le jonc de vapeur
Et le nénuphar de givre
Contrée aqueuse
Loin au-dessus des têtes
Règne des éphémères
Et des formes dissolues.
Yeux bleus d’éclairs illuminés
L’étincelle a embrasé ta bouche
Et dans un hiver si avancé
Il est doux de s’y perdre.
Entre ces immeubles grisés
De nuances d’ombre et d’eau noire
Le vent apporte de la mer lointaine
Des impressions et des rêves salés.
L’air s’épure, nimbé de frais
La marée monte en ville
Et les remous dans les immenses flaques
Se gorgent d’écume.
Malgré les frissons
Qui agitent mon épiderme dénudé
Le soleil est fort doux
En cet après-midi de juillet
Les mornes effluves d’eau
Se diffusent, épaisses et boueuses
Dans l’air apaisé
Par l’orage à venir
Briques rouges et bronzes passés
Les arbres se reflètent dans les canaux
Et partout, soudain, cinq coups
Brillants et clairs
Qui n’interrompent rien
Clochers élancés et gâteau au yaourt
A l’instant du départ
La ville me retient, et j’emporte
Toute une succession d’images
Qu’il me faudra revoir.
Pâles vents visibles
Sur les feuilles des érables rougis
Evanouis au rythme des marées
De l’atmosphère.
La lune nimbée d’orages
Dans les gris magistraux
En une nuit de calme intérieur.
Au clair d’une lune glabre
Les blés, encore verts
Se balançent au gré du souffle de Morphée
Venu du Sud
Les musaraignes fugaces, vifs éclats d’argent
En presque silence
S’enfuient et tourbillonnent
Au rythme d’une récolte par elles seules orchestrées
Etendues désertes résonantes
Si pleines de vie invisible
Le promeneur ne trouvera ici
Que nuances de gris
Et bruissements.
(A qui de droit.)
Au fil des éclats de lumière
Sous les plumes des canards ébouriffés
Par le vent ou les frissons
J’apprends à te connaître
Et te découvre éclairé de bonheur
Le sourire des anges.
(Note de l’auteur : J’ai tenté de neutraliser le parisianisme de ce poème, mais impossible. A croire que mon écriture urbaine est à jamais indissociable de mon lieu de naissance.)
Regards de papier sur la glace
Sous les lumières à peine chaudes
Et des odeurs de pot-au-feu philippin
Les yeux cyclopes enfin perçus sans ambage
Des feux rouges au pouvoir invisible
Se réjouissent de leur débutant règne nocturne
En expositions multiples sur ma rétine aiguisée
Les clins d’oeil automobiles
Laissent des queues de comètes incandescentes
Ô chantres de la ville passée
Laissez-moi donc la joyeuse tâche sans cesse renouvelée
De louer à mon tour le berceau de nos coeurs.
En teintes transparentes
A demi cachées
La ville s’endort, et se réveille.
Nuit de ville
Lune d’étain
Au réveil, elle a disparu.
Vaines douleurs du vertige
Les yeux lancinants sous le manque d’habitude
Mon coeur bat, fort et peu précisément
Contemplant les lumières du port
Du haut de tant d’incertitudes
Je me prends à rêver, la tête à l’envers
Etoiles du haut, étoiles du bas
Toutes scintillent d’un même éclat puissant
Emettant signaux codés et messages cryptiques égarés
Je sens à peine les bras consolateurs qui m’enserrent
Trompé, ainsi que le papillon
Par les lanternes éparpillées
Le long de la Meuse invisible
Long serpent de pétrole nocturne
Immuable repère en négatif.
L’âme fraternelle imprègne les murs
Frais d’une douceur de lumière infléchie
Même au faîte de l’ascension solaire
Le lézard frissonne sur la brique
Quelques murmures à peine osés
Déambulent encore sous la rue-des-murailles
Plus d’une colère ici s’apaise, se dissout
Et s’évapore avec l’eau du puits
Bourdonnements d’insectes
Clarté des étoiles du jour
Les nuages, cléments, restent à l’abri
De la voûte nocturne encore dissimulée.
A la faveur du lever de Lune, dit-on
L’air résonne de pas passés
Et les chants des messes de la nuit
Font écho aux grenouilles.
Je peine à écarter les fougères
Qui dardent de cet épais tapis de mousse
La lutte, vaine, contre ses éperons duveteux
Me ravit coeur, âme et peau.
Sombrant, extatique, dans un coma de douceur,
Je ferme les yeux et me laisse recouvrir.
A pas feutrés dans les ombres
Brillantes d’eau aérienne et de perles de rosée
Les araignées de la nuit s’effaçent
Leur tâche accomplie à la faveur de la Lune
Vitraux de soie tremblante
Aux rayons du jour neuf.
Reflets de mes troubles pensés sur l’eau
Noire d’une suie de nuit mentale
Au fond brillent de lointaines étoiles
Portant couleurs et brillances éthérées
Le plongeon inconnu — inévitable
Joyaux tapis dans les ombres.
Aux premières lueurs d’une aube incertaine
Frissonnant dans les brumes futures
Dirigé par le son des voix passées,
J’avance, dénudé et le pas timide
Vers un phare hypothétique
Mille fois promis.
(Note de l’auteur : merci à Artefact. C’est fou ce que c’est dur, la poésie ultra-courte !)
Tremblante cathèdre de mon âme
Terrifiée des souffles brûlants
Tirés par l’aimé ennemi.
(Note de l’auteur : écrit le 07÷05÷06. Pour quelqu’un déjà si loin dans ma vie.)
On est en mai, et pourtant le ciel reflète l’hiver des Flandres. Le réveil tardif du dimanche me plonge dans une délicieuse abîme de douceur perturbante car inconnue. Après quelques instants désorientés, je détecte l’objet de ce changement : deux bras me ceinturent le torse, doucement. Je bouge un peu, et l’un tombe, sans force. Je sens le contact d’un torse, des jambes entrelacées entre les miennes. De nombreux contacts électrisants m’indiquent une forte densité pileuse. Un homme. Il y a donc un homme dans mon lit. Etrange bestiole, tout de même. Il gémit un peu dans son sommeil, soupire, ronfle un peu. Je souris, amusé par ces mimiques de petit enfant chez cet être d’âge respectable (quel vilain mot, on dirait qu’il approche le siècle.) J’hésite à le caresser, mais tempère mon égoïsme au profit de ma délectation esthétique. Je sais que lorsqu’il se réveillera, il m’embrassera, me prendra dans es bras, encore plus fort, et me dira bonjour avec cette si jolie lueur dans les yeux. Pour l’heure, sa chaleur me communique tout ce que j’ai besoin et envie de savoir. Laissons-le dormir et soyons artiste — profitons de son visage endormi. Je t’aime.
Je n’ai pas dormi, une fois de plus. Lorsque j’ai réalisé que le soleil commençait déjà à poindre, j’ai pris la décision de ne pas chambouler les rythmes de la nature. Il est six heures et demi. J’ai pris une douche brûlante, longue. Je me suis rasé, apprécié dans la glace, et pesé, appréciant le résultat à sa juste valeur.
J’ai passé la nuit à écouter de la musique, à regarder les lumières de la ville scintiller, et ses veines battre sous formes de phares en mouvement, sur l’autoroute, à quelques kilomètres.
Ce matin, le ciel d’aquarelle est rose, bleu, violet et toutes les teintes associées. Quelques oiseaux passent en bande, portés par le vent dans le même sens que les nuages. Je fais couler l’eau chaude pour rincer le rasoir, et la vapeur jaillit et se déroule en volutes autour de mon visage. Rien n’indique que nous sommes en juillet. Là, je crois plutôt à un début de printemps, une fin d’hiver précoce.
Je respire, peste contre la voisine d’en dessous qui fume à la fenêtre, pour la forme, parce que l’odeur de sa cigarette ne me dérange pas vraiment. Il fait bien jour, mais la lumière est toujours allumée. Je l’éteins.
Je ne me suis jamais senti aussi vivant.
Sonne zerreißt
den Nebelvorhang
noch ein Tag gewonnen
L’orage gronde encore
Sans nul doute, la foudre frappera encore
La Terre déjà détrempée
Les insectes, fuyant le déluge
Et les coulées de boue le long des trottoirs
Trouvent refuge ailleurs
Guidés par les phares involontaires
Des lumières allumées
Par les Hommes
La procession des papillons de nuit
Aux ailes empesées par les caprices célestes
Pénètrent dans ma chambre
Sans bruit
Les envahisseurs volants
Prennent possession de ma forteresse.
D’un simple regard
D’une seule parole grave
Je braverais ciel, terre et eau
Pour atteindre l’oeil du cyclone :
Tes bras enserrant mon corps.
Tremblant sous le mâle baiser
De ta bouche que tu sais faire cruelle
Je me soumets à une force
Etrangère et étonnante
Trop peu expérimentée.
Brillant d’envie, brûlant de fièvre
Il me faut atteindre le remède.
La panacée au mal qui déchire mon corps et mon âme
Le toucher de tes doigts
Sur ma poitrine et ma nuque.
Alors, j’oublierai tout.
Combien d’énergie perdue !
Tant de larmes à peine salées
Absorbées par les draps !
Combien de colère rentrée !
Frustrations, malédictions
Et refus de la fatalité !
Pourquoi l’amour est-il,
Depuis toujours
Ce voluptueux couteau à double tranchant ?
Pourvoyeur de miel et d’ambroisie
Tout autant que de poisons
Qui rongent l’âme de part en part
Caressant
Cruel
Mais jamais vain.
Je glisse paresseusement dans l’eau chaude
Ma peau s’accroche à peine à l’émail blanc
M’avalant en silence huileux
Je me dilue par l’âme
Fermant les yeux, j’oublie mes membres
Autour de mon corps alangui
Se construisent ruines de temple khmer
Et jungle verdoyante
Un long serpent aux motifs rouges
Doucement plonge dans mon eau noire
Se love contre mes reins, protecteur
Je pose la main sur sa tête, apaisé
Les odeurs de l’encens et des fleurs étranges
Se mélangent et s’effaçent
Milliers de brumes odorantes
Dans le soir tombant
Quelques bougies lâchées sur l’eau
Dérivent sans s’éteindre
Au loin les volutes des prières
S’envolent sans un bruit
Un gong résonne, puissant et etouffé
Le serpent, comme au son d’un signal
S’enfuit vers la terre ferme
Je sombre dans la profondeur
On frappe à la porte de la salle de bains
Inquiétude vocale
Je sors, ruisselant
Et retrouve mon monde gris.
Au-dessus du bain qui s’écoule
Quelques volutes de fumée
Parfumée
Et déjà disparue.
Longs entrelacs de jasmin
Gazouillis de la substance de vie
S’écoulant lentement
Dans le bassin de tuiles bleues
Les orangers enfruités
Livrent leurs vapeurs amères
Au promeneur émerveillé
De tant de raffinements
Au fil de la course du soleil
Fleurs de rhododendrons
Et pistils de millepertuis
S’épanouissent dans la lumière
Quelques gerris poursuivent un facétieux rayon
Dans le bassin toujours chaud
L’heure passe et bientôt
Il sera à l’ombre
Sous la coupole du hammam
Peu de bruit
A travers les oculi de verre
Filtrent les couleurs du dehors.
Email / Eau
Sec / Bulles
Baignoire / Bain
♦
Château / Musée
Courses / Visites
Perruques / Bermudas
♦
Pyrite / Diamant
Alchimie / Galanterie
Eclat / Vanité
♦
Piscine / Etang
Espace / Gerris
Calme / Vie
Quelques lueurs dans le lointain
Le calme de la chambre
Chaleur d’été
Je sais que je reverrai les rocs d’Irlande
Jamais espoir ne fut perdu
En cette citadelle
Qu’est mon coeur
Même lors des grands froids
Le feu jaillit seul des braises
Allumées avec ma conscience
Des années avant
Saisons virevoltantes
Impérissables troubles-fêtes
Je ne veux pas d’une vie grise.
(Note de l’auteur : le cloître de la cathédrale du Puy-en-Velay est une merveille que j’ai eu l’occasion de visiter sous une chaleur incroyable.)
Arabesques du mur
Arabesque du coeur saisi
Par le calme et la douceur du soleil
A l’intérieur de ces quatre murs clos
Là ou défilaient silencieux et méditatifs
Viennent maintenant poètes et voyeurs
En quête de paix
Ou d’éternel
Les ombres s’étendent avec la fin du jour
Le long des colonnades
Et des massifs de simples
Qui diffusent leurs senteurs généreusement
Je ne peux rester là plus tard
Mais je suis certain
Que lorsque la Lune se montre
Les lucioles viennent danser dans le cloître.
Sous le lierre et les framboises
Les enfants, depuis longtemps
Avaient vu ces mots sculptés dans la pierre
Il aura fallu longtemps aux aînés
Pour daigner baisser les yeux
Vers leur découverte
Etonnés, certes, ils le sont
De lire sur la tombe dégagée
Des lettres d’un autre temps
Chacun s’interroge
Au passé du défunt
Et tous sont perplexes
Leur imaginaire soudain débridé
Les gens du cru inventent
Toute une vie à celui qui n’en a plus.
Mais la vérité n’est plus là.
Gerris lancés en courses folles
Et libellules agiles
Circulation d’heure de pointe
Au rond-point du nénuphar
Les fines feuilles des iris
Se penchent vers l’eau
Comme pour goûter la fraîcheur
De l’étang par un matin d’été
Le dytique chasse ses proies
Petit obus vrombissant
En sous-marin non-aligné
Cueillant toute chose à sa portée
Une rame en bois fait fuir
Tout ce petit peuple de l’eau
La barque du poète
Brise en silence le microcosme
Le voit-il ?
Ville de sécheresse
Tirée aux quatre épingles
La voici submergée
Averse orageuse
Cris, courses et glissades
Spectacles d’apocalypse
L’une perd ses sandales dans le gouffre du trottoir
L’une, rendue transparente par l’eau,
Cesse de courir par résignation
Celui-ci glisse et tombe
Le nez dans la flaque
Se noiera t-il ?
Celui-là, sous son parapluie,
Se fait, comme l’antique gag,
Recouvrir de liquide
Par un bus malencontreux.
Pauvres humains sans branchies
Les vaches du ciel
Font la traite
Et voilà que vous êtes tout perdus
Dans un monde soudain aquatique
Que vous ne reconnaissez plus.
Tout de même…
Vous pourriez savourer le plaisir
D’être un peu poissons.
Ici, pas de pêcheurs…
Les pleurs du ciel sont terminés
Les galets et la terre, refroidis,
Laissent échapper leur souffle opaque
Qui transforme ce midi en crépuscule anachronique.
J’entends, pas si loin
Les reflux de l’océan
Mais impossible pour mes yeux mortels
De perçer ces rideaux de soie atmosphériques
L’homme sage
Derait rester à l’abri des mirages brumeux
Et, au coin du feu, attendre
Le retour de ses pleines facultés visuelles
Mais, malheur à moi, je ne suis qu’un homme
Et la tentation trop grande
Me force à pousser la porte
Et à courir prudemment au bord de l’eau.
Oui, la mer est encore là.
Mais au-delà d’une aune
Plus rien
Qu’un immense feuillet blanc.
Je scrute, curieux, les profondeurs immaculées ;
Et imagine déjà
Le Hollandais Volant
Sortant des limbes
Un doigt inquisiteur
Plongé dans le gris de l’écume
Ressort glacé
Il plane une odeur d’ozone
Âme des perdus en mer
Et des pirates du passé
Flottent tout autour, invisibles.
Et d’un coup disparaissent,
Laissant sa juste place
Au soleil qui triomphe, enfin.
Soudain — Gloire aux Eaux !
Mil et une gouttes s’abattent avec fracas
Brouillant d’un seul mouvement
Bêtes, gens et paysages
Assis à la fenêtre
Admirant l’instant d’avant
Une mer si profondément calme
Me voici devant un rideau d’eau
L’odeur du sel est si forte d’un coup
Je m’attends à voir déferler des cieux
Moult bêtes marines
Et monstres abyssaux
Plusieurs sons me parviennent
Les galets s’entrechoquent
L’eau semblent jaillir de partout
Et au-dessus, le toit martelé de gouttelettes
La surprise passée
Tout semble attenué
L’île se repose dans une bulle d’eau
Et moi, habitant, avec elle.
J’ose passer la main
Hors du toit sauveur
La pluie est tiède
Comme le sang de la terre.
Sacrilège, je goûte ce don du ciel et de la mer
Etrange, à mon palais l’eau est douce
L’enfant des tourbes et des coraux
Porte en lui le pouvoir purificateur.
Mes oreilles oublient peu à peu
Le bruit des chocs entre éléments
Et me voilà dans un silence
Au coeur de la brume de mer.
La brise caressante
Se mue en un rugissement discontinu
Fouette les visages d’embruns
Et fait sourire les galets.
Des filaments de vapeur
Germent spontanément dans le bleu pâle du ciel
S’étendant, croissant comme de la levure de bière
Bientôt, l’invasion de ces barbares éthérés sera totale…
Dans l’air, une odeur de terre
Les monts désolés de l’intérieur
Dégorgent leurs colères
Sous la pression de l’humidité.
A peine quelques rais brillants
Parviennent encore à passer le blocus
Que forment sans pitié
L’armée des cumulus d’été.
Je résiste encore à l’ombre
Qui refroidit mes entrailles
Mais bientôt, frissonnant, je dois renonçer
Et rentrer à couvert.
Les bourrasques de la terre et de la mer
Mélangés, alliés
Attaquent les graminées des dunes
Hop ! Des graines dans l’air.
Mon corps me semble lourd
Et la peur ancestrale me prend
La tempête arrive
Et je jubile à l’avance.
Arrivé à l’abri du toit
Je cours dans l’escalier
Et passe devant la fenêtre
Mes yeux émerveillés.
L’île couronnée d’écume
Mousses salées
Iridescences nacrées
Coeur de la mer
Les algues étourdies de soleil
Diffusent une clarté ombragée
Sous l’eau, les bulles d’air
Jouent avec une étonnante lumière bleue.
Sur les rochers, les macareux piaffent
Sur leurs ailes brillent les gouttes d’eau
Résultat de leurs baignades répétées
Yeux plissés, ils sèchent.
Les vents marins se font alizés
Porteurs de chaleur
Et purificateurs de ciel
Adieu nuages
La brume des éclats de vagues
S’évapore en un clin d’oeil
Voici en cette matinale
Que la Lune faiblit
Les bateaux tanguent dans le port
Un souffle à peine perceptible
Tend à peine les cordages
Et rafraîchit le marin
A vélo sur la côte
J’observe les queues-de-rat danser
Comme nombre de leurres
Pour les oiseaux de proie
Les galets de la plage
Roulent, déjà chauds, sous mes pieds
Je m’y asseois
Et respire.
Le chiot se blottit
Tous autour sauront l’aimer
Et moi dans tout ça ?
♦
Passer des années
Sans s’y arrêter jamais
Alors, pour une fois…
♦
Ailleurs ? Mais pourquoi
Vouloir aller au loin quand
La beauté est là ?
Propulsé sans le sentir
A travers des kilomètres
De tunnels obscurs
Chaque j’accomplis
La traversée du monde d’Hadès
De l’autre côté de la vitre
«Toc, toc«
Les damnés font coucou.
Soie / Jean
Perle / Larme
Au loin / Si proche
♦
Rivière / Désert
Poissons / Gerboises
Dîner / Douleur
Sifflement
Vague de choc
Cheveux ébouriffés
L’enfant vole quelques centimètres
Le bruit décroît
Et le train poursuit
Sa monotone course
Génocide d’insectes
Les caténaires chantent l’oraison
Moi aussi, je voudrais être loin.
Un regard fermé
Dix autres
Pas un sourcil relâché
Une odeur qui plane
Si forte qu’elle en est désagréable
On s’imagine
Nageant dans une piscine
Remplie de parfum
Noyé, asphyxié d’odeurs
Mais la voilà déjà qui s’éloigne
Station suivante
Les portes s’ouvrent
Bol d’air frais
Puis l’on repart en apnée
J’étouffe
Pas le choix.
Fatigue du soir
Le long trajet de retour
M’endort un peu plus
(Note de l’auteur : scène vécue.)
Les tourbillons de poussière
S’envolent au-dessus du labyrinthe
Bouches bées
Yeux brillants
Mais voici la tempête
Terre contre terre, pas d’eau
Eclairs intérieurs
Démon géant de collère tellurique
La pluie viendra
Et balayera cet épique spectacle
Où le faible physique de l’Homme
N’a pas sa place.
(Note de l’auteur : Lorsque j’étais enfant, mon père était géomètre, et faisait dans toute la France des missions plus ou moins longues. Pour celles de plusieurs mois, il emmenait la famille. Ainsi, nous nous sommes retrouvés six mois à Sabres, dans les Landes. Il y a à côté un écomusée, avec un petit train, à Marquèze. Cela ne paie pas de mine, et je suis certain qu’en tant qu’adulte, je serai déçu. Mais dans mon souvenir… que de sensations ! Pour ce poème, empruntez-donc mes yeux d’enfant.)
De l’écorce brisée
Perle une gemme d’ambre
L’odeur qui s’en échappe
Entoure chacun d’un cocon mielleux
Mes doigts perplexes
Parcourent les écailles de l’arbre
Le fin bruissement de mes pas
Sur le tapis d’aiguilles
Eclaire de subtils tintements
Ma marche matinale
Les premiers rayons vifs
Chauffent la sève
Une petite brume à peine visible
Se dégage de la forêt
Evaporation des rosées
Ou condensation des rêves des pins ?
(Note de l’auteur : A Dorian.)
Au sommet du phare
J’ai éteint la lanterne.
Pas fou, non ?
Qui serait digne d’accoster mon île ?
Parions que les rochers
Feront le nécessaire
Pour garantir ma tranquillité.
Dans les reflets du bronze
Je ne vois aucune gloire passée
Mais bien des guerres, bagarres et la Mort
Ensemble rassemblées dans l’ombre.
Figés dans le métal
Les visages des guerriers frustrés
De voir ainsi leurs mains armées
Rendues inoffensives.
Le sculpteur, pacifiste involontaire
A dépeint son belliqueux modèle
Dans la pire attitude du général :
La douceur.
Au moindre souffle d’air gelé
Les boules de gui dansent dans les ormes.
Les branches nues ne sont qu’un maigre abri
A la morsure acide de janvier.
Le nouvel an passé
La peur du froid persiste
A la courte durée du jour
L’homme oppose sa joie.
Feux de joie
Le long de la rivière
Les branches sèches de l’orme brûlent
Avec elle la sève des parasites crépite tout autant.
Entre les tombes se glissent
Des courants de feuilles mortes
Liquides et silencieux
Comblant sans le remplir le vide entre les morts
Les tourbillons du vent
S’élèvent en créatures d’éther
Rendues visibles par le produit de la terre
L’océan des tristesses humaines
Reflue à la fermeture du cimetière
Derrière la grille, les vivants.
Sous les tumuli, le passé.
Quelques trous de lumière dans le ciel
Dévoile l’orgueil de l’homme
Qui, se croyant à l’abri de fumeux serviteurs
A pensé échapper à la cuisson solaire
Le visage rougi, non pas d’étonnement
Affiche la marque brûlante de l’imprudence
Ferré de chaud, l’être portera longtemps
Le symbole visible de l’hubris d’été.
Ciel de verre pilé
Atmosphère claire aux reflets orangés
Le pollen vole entre les pavés
Et se pose en flaques sur le sol médiéval
Plus d’abbaye pourtant
Et l’on ne guette plus le passage du roi
Dans notre cité, les seules tours
Encore dressées ne sont plus de pierre.
Il faudra aller bien loin
Pour trouver les champs dorés
Où l’âme solitaire, entourée d’abeilles
Sera délivrée du gris
La sueur perle dans mon dos
Bruissement des insectes d’eau
Quelques reflets de soleil éclaboussent les galets
Le long de la rivière, les ormes prennent patience
Chaleur de fin de jour, sur le bord de Marne
Les nuages forment des méandres
Vivement le noir, la migraine point
Le long du chemin, la nuit s’avance
La nature perd sa vie
Et se repose.
Surface mouillée
Infini des possibles
Le pinceau, dilué d’arc-en-ciel
Pourfend en chevalier
Le dragon de l’étendue vierge
Combat brutal et pourtant si leste
Une pluie de pigments
S’abat sur la bataille
Chimie de l’eau
Création de dentelles
D’une seule prise
Le brouhaha intérieur se tait
Le pinceau fin en main
Prépare par le blanc ses couleurs
Quelques gouttes
Un peu de violet profond
Un simple coup de poignet
Voici une tige colorée
Les pétales, fondus de bleus
D’ocre et de rose joyeux
D’attendre le séchage
S’ouvrent en grand
La surprise de l’eau évaporée
Aux motifs nuageux
Aux lentes ondulation bleutées
M’émerveillent.
Est-ce vraiment ma main
Et mes doigts
Qui ont créé cette dentelle ?
Velours vert et rouge
Couvert de poussière grise
Le lustre est éteint
♦
La salle à manger
Dressée comme pour cent convives
Pleine de silence
♦
Talons sur parquet
Résonances du passé
Pas si loin en fait
Il faut :
– un marais, plein de brume, où trouver des feux follets ;
– des collines, à moitié couvertes de bois clairs et à moitié rocailleuses, où jaillissent des sources ;
– de profondes gorges, aux tombes creusées dans leurs flancs ;
– de hautes montagnes aux versants herborés et aux lacs d’un bleu étrange ;
– de grandes villes, pleines d’agitation et de culture ;
– de petits ports tranquilles ;
– de petits villages médiévaux ;
– des manoirs isolés ;
– de profondes forêts séculaires, où passent des ruisseaux ;
– des îles rudes, battues par la tempête ;
– des canaux d’irrigation bordés de roseaux ;
– des chemins de fer peu fréquentés, à travers les rizières ;
– des criques de galets à l’eau transparente ;
– des steppes vallonnées, à la pluie chaude ;
– des chemins détournés.
Lente procession
Et regards parfois vides
Souvent gourmands
Frustration nombreuses
L’envie de toucher
L’envie de posséder
Dans un sens, dans l’autre
Se perdre avec horreur
Ne pas comprendre
Sentir ses jambes suer
Traverser boiseries
Parquets et tapis
Presque en courant
Et s’arrêter, enfin
Qui devant l’objet
Qui à la sortie.
J’ouvre un oeil :
Les petites bombes des gouttes de pluie
Sur le verre de la vitre
M’ont réveillé
Je souffre de toutes mes articulations
Et n’ose bouger.
Alors, j’admire le lent défilé
De la procession nuageuse.
Sans remuer un muscle
Je sens mon coeur battre
Soulagement
Dehors et dedans, tout vit.
Les vents de l’Equinoxe
Façonnent les côtes sombres
Des îles de la Frise
Scène peinte
Lumière de bougies au loin
A chaque maison qui s’éteint sa solitude.
Folie qu’être dehors
Par cette nuit de pleine lune
Où les démons de l’eau mugissent
Derrière la vitre je les observe
Impressionnants jets d’écumes
Puis j’éteins ma lanterne.
Derrière les vitres, la tempête.
A l’intérieur, le calme.
Merveille de mousse
Les étoiles sur l’étang
Croassements rauques
♦
La lune à travers
Les arbres à la nuit tombée
Trois chauves-souris
♦
Mil coquelicots
Le long de la voie ferrée
Mil éclats de sang
♦
La gare est déserte
Pas de train à l’horizon
La neige me glace
♦
Soleil dans les yeux
A travers la vitre sale
Je change de place
♦
Chaleur à Paris
Je pourrais donner beaucoup
Pour un vrai silence
(En vers.)
Mystère de moiteur.
Où poser ses yeux ?
Ecarter d’un geste concentré
Une branche de palmier.
Que chercher ?
Rien d’autre que la douce illusion
D’être ailleurs en étant ici.
(En prose.)
Mystère de moiteur. Où poser ses yeux ? Ecarter d’un geste concentré une branche de palmier. Que chercher ? Rien d’autre que la douce illusion d’être ailleurs en était ici.
L’huître d’un matin gris perle
Au centre de ses brumes
Recouvre les créations humaines d’un manteau de nacre
Le terne des briques sales
Imprégnées des tristesses terrestres
De la pâleur des morts, et des fièvres des mourants
Disparaît derrière la précieuse carapace aérienne
D’un nuage de brouillard venu de la mer
La création du monde démise
Par un simple banc d’air mouillé, au début de la journée.
Les obus pleuvent sur Amiens
En peste d’acier — pluie noire
La peur démente au coeur
D’être témoin trop tôt de la grandeur de Dieu
Mil éclats dorés
Cristallins — fondus sous la chaleur
Brillants en multitude de soleils écarlates
Brisures de ville dévastée
Enfer aux tons grandioses
Où tous rêvent de l’inaccessible : le silence.
Les obus pleuvent sur Amiens
En peste d’acier semblable à une pluie noire
La peur démente dans les coeurs
D’atteindre précipitamment la grandeur de Dieu
Mil éclats dorés
Cristallins, fondus sous la chaleur
Brillants comme multitude de soleils écarlates
Brisures d’une ville dévastée
Dans cet enfer aux tons si grandioses
Tous rêvent de l’inaccessible : le silence.
« Ecoute, ô nuit, dans les préaux déserts et sous les arches solitaires, parmi les ruines saintes et l’émiettement des vieilles termitières, le grand pas souverain de l’âme sans tanière,
« Comme aux dalles de bronze où roderait un fauve.
Saint-John Perse, Chronique, VIII
L’ange mystérieux
n’était en fait qu’un petit
démon déguisé
Un éternel automne s’étire
Et les gouttes de pluie
Rendent à Paris
Un air de Flandres
Figé dans les nuances de gris
La ville s’éteint et s’assombrit
Le coeur arrêté et engorgé
De trop d’hivers manqués
Au gré des balancements visqueux
De la Seine-Mère
Le regard saisit l’éclair
Sur l’eau noire plutôt que bleue
Ainsi l’esprit alourdi
De nobles espoirs de neige
Le voyageur s’endort, sans lit
Sous un ciel beige.
S’ils se referment au matin
– les volubilis
c’est par haine des hommes !
Chiyo-ni