Catégorie Fiction

Torcello

(Fic­tion de sou­ve­nirs modi­fiés pour Aky­nou, qui nous fait bos­ser l’imaginaire.)

C’était un jour de grand vent. Les joncs de mer bat­taient fol­le­ment une écume à peine iri­sée. Nous étions là, au fond de la lagune, à l’écart du monde. Les vacances ita­liennes auraient dû être enso­leillées, écra­sées de cha­leur, mais le ciel en avant décidé autre­ment, et cette atmo­sphère grise et aqueuse s’étendait sur nous depuis notre arrivée.

Le sable avait volé jusque sur le petit che­min qui reliait l’arrivée des bateaux au vil­lage et à l’église. Venir de si loin pour ne voir qu’un reflet d’antan et des reliques, ces bouts de bois de Dieu, n’effleurait même pas l’esprit de la plu­part des gens, mais nous avions eu faim de tran­quillité, envie de calme et d’échapper à la rumeur gron­dante et per­ma­nente des foules de la place Saint-Marc.

Dans le vapo­retto, nous avions fait la connais­sance d’une petite brune. Sué­doise. À l’opposé du cli­ché. Elle avait dans ses yeux une las­si­tude telle que même son sou­rire ne pou­vait consti­tuer un masque effi­cace. Nous n’étions que trois sous les vitres du bateau, plus une famille de japo­nais silen­cieux, visi­ble­ment déso­rien­tés. Inga, Inga Anders­son. Un nom de conte pour enfant. Elle était déjà venue ici, et aimait le contact de ces pierres intactes. J’écoutais ses paroles et son ton doux, et l’anglais qui s’échappait de ses lèvres m’étonnait par l’étrange dua­lité entre les larmes en per­ma­nence sur le point de s’échapper de ses pau­pières et son accent tout en pointes vives.

Aus­si­tôt accosté, elle s’était éclip­sée et nous ne l’avions plus revue.

Je te regar­dais, moi aussi, avec une cer­taine mélan­co­lie propre au lieu et aux nuages gris effi­lo­chés au-dessus de nous. Le temps avait passé sur nous et tu n’étais plus la même. La voie de l’amoureux est tor­tueuse, comme le che­min qui mène au vil­lage – chaque jour, nos contacts se réin­ventent. Mais comme tous les che­mins mènent à Rome – ou à Venise, le cas échéant, toutes nos routes nous ont sans cesse rame­nés l’un à l’autre.

Le por­tail de l’église (où est-ce une basi­lique ? Je n’ai jamais su faire la dif­fé­rence.) ne se dresse pas, il existe, c’est tout. Il est là, benoî­te­ment, et se fond dou­ce­ment dans le pay­sage de toute sa splen­deur romane éteinte. A l’intérieur, il fait froid et les rais de lumière blanche éclairent les sar­co­phages des bien­heu­reux. Je suis indif­fé­rent à la haute atmo­sphère spi­ri­tuelle, à la véri­table his­toire du lieu. Tu sembles fas­ci­née. Au sor­tir, tu prends ma main dans la tienne et tout cela me donne les larmes aux yeux.

Je vais par­tir, sans toi. Mais je revien­drai à Tor­cello te retrou­ver. Seras-tu encore là ?

Posté le 21.07.2008
Catégories : Fiction, Nouvelles
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Le Harem

Il y avait son visage, perdu au milieu d’un océan de sons qui réson­naient en mon ventre comme de vio­lentes pul­sa­tions de coeur. Il y avait ces lumières mul­ti­co­lores un peu par­tout, qui ren­daient les contours de tous les êtres pré­sents flous et défor­més, sans relief ni imper­fec­tions. Il y avait ces odeurs de sueur. Cette douce brume de tabac. Ces haleines de vodka, de gin, de cham­pagne ou de bien d’autres pro­duits dis­til­lés encore. J’étais là, à cette heure avan­cée, à dan­ser au milieu de cen­taines d’autres hommes de façon à ce que quelqu’un me remarque. Poses sug­ges­tives, che­mise bien ouverte. Oui, je devais avoir l’air un peu ridi­cule, avec mes petits bour­re­lets et ma forte pilo­sité, au milieu de tous ces éphèbes épilés. Pour­tant, je ne res­sen­tais abso­lu­ment aucune honte. Il s’agissait là d’un de ces seuls moments où, ô volupté des volup­tés, j’arrivais à lâcher prise sur le manque de confiance en soi qui me carac­té­rise. J’étais sobre pour­tant, par­fai­te­ment clair dans mes pen­sées. Pour une fois, j’avais envie d’être beau, de plaire et d’oublier tout le reste. Jouer le jeu de la séduc­tion, rien qu’une heure, moi qui d’ordinaire me l’interdit for­mel­le­ment, de peur de… de peur de quoi, d’ailleurs ? Qu’est-ce que je ris­que­rais à me frot­ter un peu plus aux joies de l’amour futile ? Abso­lu­ment rien. Mais voilà, mon incons­cient, lui, ne pense abso­lu­ment pas la même chose. Le fourbe trans­met à mon conscient des infor­ma­tions erron­nées, selon les­quelles je suis gros, laid, inin­té­res­sant, inculte, j’en passe et des meilleures. Alors j’étais là, à jeter mon regard par­tout autour du moi, au milieu de tous ces biceps, cuisses, et autres abba­tis appé­tis­sants, à cher­cher avi­de­ment celui qui vien­drait me rendre ma joie de vivre.
J’ai d’abord senti ce titille­ment dans la nuque, ces petits poils qui se hérissent sans trop qu’on sache pour­quoi. J’ai légè­re­ment tourné mon visage vers des yeux qui dar­daient dans ma direc­tion. Il n’était peut-être pas beau, je n’en sais pas vrai­ment grand-chose, dans cette pénombre qui favo­rise les échanges, mais il était très mas­cu­lin et les volutes de phé­ro­mones pro­tec­trices qui se déga­geaient de lui émous­tillaient mon sixième sens. L’inconnu, la nou­veauté sans cesse renou­ve­lée, cette sara­bande que l’on doit jouer sur un ton dif­fé­rent à chaque fois, pour atti­rer un audi­teur chan­geant… voilà ce qu’est le sel de l’existence, la dif­fi­culté du jeu de la séduc­tion dont le niveau change avec la per­sonne que l’on a en face. L’homme détour­nait le regard lorsque je tour­nais la tête vers lui. Je fer­mais les yeux, absor­bés dans la coor­di­na­tion de mes mou­ve­ments sac­ca­dés, et je sen­tis qu’il me regar­dait de nou­veau. Nos pupilles se sont rejointes une fois de plus. Puis une autre. Et encore, tou­jours. Au bout d’un moment, un vide se créa entre lui et moi, dans un vibra­tion plus forte que les autres qui entraîna les dan­seurs vers les rebords de la piste. Il se glissa tel un ser­pent dans ce creux pro­vi­den­tiel et se rap­pro­cha brus­que­ment de moi. Je ne me détour­nais pas, cela fai­sait quelques minutes que j’attendais avec impa­tience ce pre­mier contact. Je crus qu’il allait m’embrasser d’autorité, comme ça, d’un coup. Non, il ne fut pas aussi bru­tal. Il me fit un com­pli­ment à l’oreille, que j’ai encore du mal à fil­trer : s’agissait-il d’ironie fort bien fil­trée ou de sin­cé­rité ? « Tu danses bien. » Moi qui devait res­sem­bler à un singe en cos­tume de Tra­volta ? Chut, silence, fichu incons­cient. Je choi­sis sur le moment un mode qui marche en géné­ral par­ti­cu­liè­re­ment bien : l’auto-dépréciation. Cette poli­tesse à la chi­noise (qui veut qu’on refuse toute pro­po­si­tion deux fois avant d’accepter à la troi­sième, tech­nique qui est d’ailleurs tout aussi valable pour les com­pli­ments) fonc­tionna à mer­veille et il me ras­sura sur mon image en se rap­pro­chant encore plus de moi. En proie sou­mise, je bais­sais la tête et cal­quais mes mou­ve­ments sur les siens. Je sen­tais son érec­tion et la mienne monta brus­que­ment. Son sang pas­sait dans le mien par les faibles sur­faces de peau que nous met­tions l’un et l’autre en contact. Son souffle se mêlait au mien, j’absorbais peu à peu son éner­gie, et il fai­sait de même avec moi. Ses lèvres se rap­pro­chaient des miennes, dou­ce­ment, au point que je vou­lus me pla­quer contre lui et lais­ser explo­ser ces hor­mones qui pul­saient jusque dans les plus petites de mes veines. Dou­ce­ment, il s’approcha.
J’avais com­plè­te­ment oublié mon cher et tendre, qui dan­sait non loin, et qui n’avait rien perdu de la scène. Au moment où je sor­tais le bout de ma langue pour la pas­ser sur les lèvres de l’inconnu, il me tira brus­que­ment en arrière et m’asséna une gifle monu­men­tale, devant trois cents per­sonnes au bas mot. L’inconnu s’enfuit pré­ci­pi­tam­ment, vite caché par le flot mou­vant des dan­seurs, et je res­tais là devant les impré­ca­tions de l’amant bafoué.
Mon incons­cient jubi­lait : j’étais devenu le domi­nant de tous ces hommes – on allait même jusqu’à se battre pour m’avoir. Mais mon conscient, lui, était, une fois de plus, en mille morceaux.

Posté le 29.07.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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Encore un matin pâle

Il est cinq heures et demi. Je m’extirpe du lit où j’ai peu dormi, et m’habille rapi­de­ment. Sans faire de bruit, je referme la porte der­rière moi. Dans l’ascenseur, je remarque qu’un odieux mous­tique a sau­va­ge­ment piqué ma joue gauche. Elle est un peu chaude.
Lorsque je passe la porte, le froid m’envahit. Peut-être le terme est-il trop fort ? Il ne s’agit que de fraî­cheur, peu de sai­son pour un mois de juillet débu­tant. Le sol est mouillé. Il pleut encore, de fait. Un petit cra­chin fort peu de région, lui.
Mon vélo m’attend sage­ment. La selle est trem­pée, je redoute à l’avance la mor­sure liquide à tra­vers le tissu de mon pan­ta­lon. Je teste un peu les freins, et com­mence à déva­ler les rues quasi-désertes de ce dimanche matin. J’anticipe et me réjouis de tra­ver­ser le bois de Vin­cennes si tôt. Le palais de la porte dorée est éteint, et il me regarde pas­ser d’un air bien­veillant, comme tou­jours : totem ances­tral. Ce petit coin de Paris m’a vu naître, gran­dir, je m’y sens incroya­ble­ment à l’aise, chez moi. Je fais le tour du lac Dau­mes­nil, salue une pute qui a appa­rem­ment passé une mau­vaise nuit, croise quelques voi­tures au pas, avec pour conduc­teurs de vieux mes­sieurs en cher­chant des plus jeunes.
L’air est frais, la pluie s’est presque arrê­tée. Je ne suis pas essou­flé, tout est comme il faut. Le ciel est une gigan­tesque aqua­relle à la myriade de tons bleus et gris.
En des­cen­dant la côte de Cha­ren­ton, je résiste à la ten­ta­tion de me lais­ser des­cendre d’un coup, sans freins, par le sens inter­dit, jusqu’au-dessus de la Seine, comme je l’ai fait tant de fois étant ado. Mais je suis adulte et un tant soit peu rai­son­nable, main­te­nant. Quoique.
Le retour sur la plat mai­son­nais est tou­jours déce­vant. Une grande ave­nue bien tra­cée, connue jusqu’au der­nier cen­ti­mètre, des arbres ali­gnés et rien d’autre.

Posté le 01.07.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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La Piscine

D’habitude, tout va bien. Puis, un matin, sans pré­ve­nir, je me réveille avec une boule dans la gorge. Dans ma tête, il y a un afflux de pen­sées tristes incon­trô­lables. Je revois des scènes depuis très long­temps pas­sées, et ça me fait mal. En me levant, je me regarde dans le miroir de la salle de bains et me trouve gri­sâtre, dimi­nué. Je me regarde dans les yeux et recom­pose mon expres­sion. Neutre, simple.
En allant tra­vailler, ça va mieux. Dans le métro, je suis dans une bulle. Tous les autres tirent la même tête que moi. Les trans­ports en com­mun ont un effet cal­mant, voire anes­thé­siant. J’arrive au tra­vail. J’en ai oublié mon réveil. La mati­née suit son cours. Puis, sou­dain, un appel parmi d’autres. Je dis bon­jour, et ma voix se brise. La boule est là, dans ma gorge. C’est comme si ma pomme d’Adam était sor­tie de son loge­ment. Ca fait mal. Les larmes m’en coulent des yeux. Je dis par­don, je vous rap­pelle, puis cours aux toi­lettes. Je m’essuie les yeux, reprends mon masque dans le miroir.
A midi, je n’y tiens plus. Au lieu de man­ger, je passe chez moi prendre mon maillot de bain, puis vais à la pis­cine. Je cours presque. Je plonge et pénètre dans l’eau. Je pleure. Je pleure encore et mes larmes salent l’eau. Je tra­verse la moi­tié de la pis­cine en apnée et remonte cher­cher de l’air. Je pleure encore, tou­jours sous l’eau. Je refais ça une demi-heure, jusqu’à en avoir des crampes par­tout. Quand je sors, ça va mieux. Mes yeux rouges ? Le chlore.
Je me rha­bille et retourne au tra­vail. Jusqu’au soir, ça va. Je rentre chez moi. La boule m’attend. Il fau­drait que ça cesse. Je ne peux pas aller à la pis­cine tous les jours. Où alors, une fois, je res­te­rai au fond du bas­sin, tiens.

Posté le 21.05.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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Conte des deux trottoirs

Par tous les temps, c’était le même rituel. Aux alen­tours de dix heures, il des­cen­dait les six étages de l’immeuble, tra­ver­sait la rue en arrê­tant (par­fois in extre­mis) la cir­cu­la­tion d’un geste impé­rieux, enjam­bait le rebord du haut trot­toir, et pous­sait la porte vitrée du café, qui était la plu­part du temps désert. Son rituel s’arrêtait là : il ne com­man­dait pas chaque jour la même bois­son, n’arrivait pas vrai­ment à la même heure, ne s’asseyait pas deux fois de suite au même endroit. Une constante cepen­dant mar­quait son arri­vée : un pas cla­quant, mar­tial, mais mal assuré, comme s’il se for­çait à rame­ner vive­ment la plante des pieds au sol de peur que ceux-ci ne partent sur le côté ou encore dans une posi­tion embar­ras­sante. Il avait vite appris à connaître les ven­deurs et ven­deuses par leur pré­nom. De vingt ans l’aîné du plus vieux d’entre d’eux, il avait tou­jours béné­fi­cié de la for­mule de poli­tesse réser­vée aux aînés : Mon­sieur. Six mois après le pre­mier café (triple expresso, grande taille, fram­boise), tous et toutes connais­saient ses déboires scé­na­ris­tiques. Mon­sieur avait du mal avec les cent der­nières pages de son roman. Par­fois, il en écri­vait trois par jour, par­fois cinq lignes, par­fois rien. Par­fois même, il sup­pri­mait des pas­sages. A Noël, pris d’une sou­daine colère contre lui-même, il arra­cha les cin­quantes der­nières pages de son plus récent cahier et la vie de son héroïne se trouva ainsi ampu­tée des cinq der­nières années de sa vie. A force de pas en arrière addi­tion­nés en trop grand nombre aux pas en avant, il finis­sait par presque stag­ner, bai­gnant la plu­part du temps dans l’insatisfaction la plus com­plète. Pen­dant une semaine, alors que la neige tom­bait en larges et lym­pa­thiques flo­cons sur les rues sou­dain silen­cieuses, il n’écrivit pas un mot. Fixant pen­dant des heures le vide abys­sal et hur­lant des pages blanches non encore muti­lées, il ten­tait de faire vivre de son esprit et de son encre la fra­gile pro­ta­go­niste soli­taire de son oeuvre. En vain. Le matin du hui­tième jour, un mardi, il arriva dans le café, sale, poché et trop calme. A tel point que Céline, de ser­vice ce jour-là, effa­rée par son air de chauve-souris, lui offrit, de la part de la mai­son, la bois­son dési­rée. Alors qu’elle pré­pa­rait un cho­co­lat vien­nois (épices, sans sucre, extra-chaud) de ses mains expé­ri­men­tées, il se prit en train de l’observer plus que la décence le vou­drait. Oh, rien de bien cou­pable, non. En fait, il ten­tait de col­ler sur son visage, sur ses gestes, et sur son exis­tence, celle qu’il avait pen­dant des mois sub­ti­le­ment for­gée pour son héroïne. Son esprit, len­te­ment, s’ouvrait. Et par Céline, il réus­sis­sait à acqué­rir la sub­stance qu’il lui man­quait pour conti­nuer. Devant lui : la preuve vivante du réa­lisme et de la via­bi­lité des his­toires qui sor­taient chaque jour des cir­con­vo­lu­tions de son cer­veau ima­gi­na­tif. Il la remer­cia, prit sa bois­son, et remonta dans sa tour, au sixième étage. Ce soir-là, il écri­vit vingt pages, et dût s’arrêter pour cause de vives dou­leurs au poi­gnet. Le len­de­main matin, son arti­cu­la­tion était tel­le­ment gon­flée qu’il dût faire venir un méde­cin. Les atteintes arti­cu­laires ne s’avérèrent pas grave, mais le pra­ti­cien lui inter­dit for­mel­le­ment le moindre mot cou­ché sur le papier pen­dant un mois. Peu importe, pensa t-il. Cinq minutes plus tard, il était de retour au café. Il y a passa doré­na­vant cinq fois par jour, obser­vant atten­ti­ve­ment mais dis­crè­te­ment Céline, Sophie, Nico­las S. et Nico­las R., Benoît, Jacinto, Laura, Pas­cal et les autres. Jour après jour, il les dépouillait de leur forme humaine et les trans­po­sait dans le livre en cours d’écriture. Il acquit un réa­lisme incroyable, un sens du détail humain proche de la vivi­sec­tion. Il ne se cachait pas pour autant. Son manège fut vivre remar­qué par le per­son­nel : ils lui deman­dèrent, curieux plu­tôt qu’inquiets, les rai­sons de cette sou­daine attrac­tion pour les ven­deurs et ven­deuses du café. Patiem­ment, il expli­qua. Il fut peu com­pris, aucun d’eux ne par­ta­geant son dévoue­ment pour les oeuvre lit­té­raires. Néan­moins, ils furent ras­su­rées et les lais­sèrent en paix s’adonner à sa contem­pla­tion. L’été vint. Mon­sieur conti­nuait. Un jour de cha­leur, en juillet, il prit le stylo-plume, et alla poser sa main sur le papier. Mais il n’écrivit rien. Il signa. Le livre était prêt. Il l’envoya à son éditeur par cour­sier. Mon­sieur avait ter­miné sa tâche.

Le len­de­main, il fai­sait plus frais. Une brise légère sou­le­vait les branches des arbres et les jupes des femmes et des folles. Arrivé à dix heures, il se trouva pris de l’envie d’aller au cfaé. Au début, il prit le parti de croire à un sou­dain besoin de caféine, mais il dût vite se rendre à l’évidence : ce n’était pas un latte (mousse de lait, glacé) qui lui fai­sait envie, mais d’avoir sous les yeux les per­son­nages de son futur suc­cès. Car c’était bien ce que les ven­deurs étaient deve­nus, de par la lente méta­mor­phose accom­plie par son esprit glo­rieu­se­ment enfié­vré d’inspiration. La main sur le loquet de la porte, il eût honte. Son acti­vité, hier encore utile, mar­quée du sceau de l’art de l’écriture, deve­nait aujourd’hui une simple expres­sion de per­ver­sité, d’une mani­pu­la­tion inté­rio­ri­sée. Pour­tant, son for inté­rieur lui souf­flait — non, lui ordon­nait — de céder à la ten­ta­tion de pro­lon­ger l’univers lit­té­raire qu’il avait patiem­ment tissé autour de lui des mois durant. Il des­cen­dit les esca­liers et se ren­dit en face : ce fut Céline, l’involontaire muse, qui l’accueillit et lui demande qu’il dési­rait. Ayant énoncé sa com­mande et laissé quelques secondes s’écouler, à la fois par poli­tesse et pour ne pas paraître trop empressé, il lui avoua avoir fini son livre. Sans trop de cha­leur, elle le féli­cita, puis repar­tit à sa pré­pa­ra­tion. Il fut blessé sans l’admettre. Après tout, cette femme était main­te­nant par­tie inté­grante de son oeuvre. Il s’était servi d’elle, de ses manières calmes, de ses mimiques, de son ton, de son âme même, afin de concré­ti­ser ler per­son­nage prin­ci­pal de son manus­crit. Grâce à elle, l’autre avait pu prendre forme humaine, acqué­rir écorce et essence. mais l’originale sem­blait ne pas le com­prendre. D’ailleurs, com­ment aurait-elle pu ? Jamais il n’avait mon­tré ses écrits à quelqu’un d’autre. Pris d’un sou­dain éclair de luci­dité sociale, il l’invita sans plus attendre à par­cou­rir une copie de son livre, chez lui, en face. Il vit le regard de sa muse se dur­cir, et elle lui fit aigre­ment remar­quer qu’elle était en plein tra­vail. Elle ajouta peu après, à voix basse et cas­sante, qu’elle était mariée. Bou­chée bée par cette ultime remarque, il tenta de se jus­ti­fier, mais il eut à peine le temps de pro­duire un incom­pré­hen­sible bre­douille­ment avant qu’elle l’interrompe en lui met­tant son gobe­let bouillant dans la main droite et en lui sou­hai­tant d’un ton on ne peut plus com­mer­cial et ferme une bonne jour­née. Se sen­tant rou­gir sous les effets com­bi­nés de la honte, de la sur­prise et de la colère, il s’enfuit chez lui sans deman­der son reste ni sa mon­naie. Arrivé dans la rela­tive quié­tude de son appar­te­ment, il posa la main sur son coeur chan­ce­lant. Elle lui avait apporté une preuve : à trop vam­pi­ri­ser les âmes des autres, il s’était enfermé dans un uni­vers d’imaginaire tout droit sorti de sa tête. Il était son propre Dédale, bâtis­seur d’un laby­rinthe d’illusion. Mon­sieur cessa donc d’aller au café, sachant par avance que la réac­tion qu’il atten­dait ne serait pas celle pré­sente. Il ne sor­tit plus de chez lui, ne vit plus per­sonne, se conten­tant de conver­ser avec le monde exté­rieur par l’intermédiaire du télé­phone. L’été s’écoulait der­rière ses rideaux et ses stores mais ses yeux se refu­saient à le vor. Une semaine après l’évènement, il reçut un coup de fil de l’éditeur, lui annon­çant des retours splen­dides des lec­teurs et une publi­ca­tion à la ren­trée, avec toute la publi­cité dûe à un best-seller. Il le remer­cia, et rac­cro­cha. Son humeur ne chan­gea pas. Elle res­tait terne. Trois jours plus tard, il ne dor­mait plus. Il mai­grit, ne man­geant que par pure neces­sité phy­sique, lorsque la dou­leur dans son esto­mac deve­nait trop forte. Son frère, en ville pour quelques jours, le trouva dans un état si lamen­table qu’il prit peur et l’emmena de force à l’hôpital. Là-bas, on le per­fusa. Contre son gré, il reprit en un week-end les cou­leurs de la vie. Mais le médecin-chef conti­nuait à s’inquiéter. Non pas pour son corps, mais pour son esprit. Mon­sieur refusa les trai­te­ments. Tou­jours pré­oc­cupé mais ne pou­vant rien faire contre la volonté auto-destructrice de l’auteur, il lui fit signer une décharge et Mon­sieur ren­tra chez lui. Son frère ne l’entendit pas de cette oreille et le prit, de nou­veau de force, sous son aile ; allant jusqu’à l’emmener chez lui, au bord de la mer. Là-bas, dans une atmo­sphère de per­pé­tuelle ker­messe, il prit la mesure de ce qu’il avait raté. Son frère lui pré­senta sa femme, plan­tu­reuse créa­ture aux inten­tions mater­nelles envers toute per­sonne appro­chant sa cou­vée ; ses enfants égale­ment, bien élevés et intel­li­gents. Il savoura la plage, le plai­sir si peu céré­bral, ainsi qu’un lézard au minus­cule cor­tex sur une pierre brû­lante. Un mois durant, il se glissa dans la peau d’une autre per­sonne, à l’inverse de cet hiomme de lettres aus­tères et ermite qu’il avait été pen­dant si long­temps sans repos. Mais vint la fin des vacances. Les enfants durent retiour­ner à l’école, son frère au tra­vail, et sa femme de même. Il retourna chez lui. Le pre­mier sen­ti­ment qui se déga­gea de cet appar­te­ment main­te­nant pous­sié­reux, à la forte odeur de ren­fermé, fût l’insoutenable impres­sion que l’atroce bête grif­fue qu’était sa soli­tude lui plon­geait les ongles au plus pro­fond du coeur, repre­nant ainsi le contrôle total sur lui. Le mois sans troubles passé au loin n’avait servi à rien — son véri­table lui repre­nait le des­sus inexo­ra­ble­ment. Sans même débal­ler ses valises, il s’allongea sur le lit et s’y endormit.

Le len­de­main, son livre sor­tit. Il se réveilla tard, et coupa son télé­phone pour ne plus entendre la son­ne­rie inces­sante. Il avala deux com­pri­més, et dor­mit une journée.

Une semaine passa pen­dant les­quels il ne fit rien que lire et pen­ser, l’âme de plus en plus grise. Dans le jour­nal qu’il rece­vait chaque matin dans sa boîte aux lettres, il vit sa photo et la cri­tique dithy­ram­bique de son oeuvre. Mon­sieur eût sou­dain envie de pleu­rer de las­si­tude, et se ren­dit compte que tout ce qu’il avait accom­pli ne lui ser­vait à rien. Il se cou­cha tôt, après trois verres de vin blanc.

Mon­sieur fut réveillé par une espèce de gros chu­cho­te­ment, comme une grand nombre de per­sonnes vou­lant pas­ser inaper­çues assez mal­adroi­te­ment, der­rière sa porte. Puyis un grand fra­cas de pieds déva­lant les esca­liers. Intri­gué, il se leva et posa l’oeil sur le judas. Rien de visible dehors. Cepen­dant, un élément le per­turba, dans le bas de son champ de vision. Il ouvrit la porte. Devant lui, une flop­pée de gobe­lets en car­ton fumants. Il en compta plus d’une ving­taine, tous rem­plis à ras-bord, dis­po­sés en cercle. L’odeur du café rem­plis­sait le palier. Au centre du cercle, un post-it jaune : «de la part de vos per­son­nages.» Il resta long­temps à contem­pler cette sin­gu­lière offrande, les effluves brunes se repan­dant autour de lui, don­nant à l’air une pesan­teur nau­séeuse. Sans y tou­cher, il referma la porte et s’y adossa, hébété. Son air idiot se mua vite en sou­rire en coin. Il avait fina­le­ment la preuve, non pas de la futi­lité de ses écrits, mais d’une pré­sence, là-dehors, qui l’attendait. Et cette pré­sence, ce n’était pas ses livres qui l’avait ame­née. Du moins pas direc­te­ment. Cette pré­sence, ce n’était même pas l’auteur qui l’avait méri­tée. Ces gens, dehors, remer­çiait l’homme.

Le len­de­main, il com­mença son livre suivant.

Posté le 28.04.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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