Dissolution de paradis issu du songe
Soufflant autour de ce coeur triste et las
Qui ne sut boire que dégoût dans la douceur
Et perd son sang dans la douleur vulgaire.Dès lors il accompagne, sur un rythme de danses
Disparues, les troubles mélodies du désespoir,
Tandis que les couronnes stellaires du vieil espoir
Meurent sur un autel depuis longtemps déserté par Dieu.De l’ivresse des vins et des parfums ne te resta
Qu’un sentiment aigu de honte –
L’hier en un reflet défiguré – et te voilà broyé
Par le gris chagrin du quotidien.- Georg Trakl
Catégorie Citations
Langueur
Les Ratures du Feu
Durant ces mois obscurs, ma vie n’a scintillé que lorsque je faisais l’amour avec toi.
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint — nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers.Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et inerte
alors que mon corps s’en allait droit vers toi.
La nuit, le ciel hurlait.
En cachette, nous tirions le lait du cosmos, pour survivre.- Tomas Tranströmer, La Place Sauvage (1983)
Elévation
Je classe, d’un trait sombre, nos histoires imparfaites à la lettre X
Elévation alphabétique, ciel d’avions, le bruit couvre la rumeur
On se percute sans se toucher, la chute nous ombrage
A l’automne, trop souvent, les feuilles mortes se ramassent à la pelle
J’aimerais parfois que tu me prouves le contraireParis d’or et sans plage, le sable des roches m’aveugle
Noir à dessein, côte Normande et tête baissée, la ligne se cabre
Les nuages ressemblent à des vagues ; toute cette mousse m’écume
Structure anatomique et désir perdu, un vol plané sur les crêtes
Depart d’immédiat, renaître de peu, à quel temps sommes-nous ?- Cyril Berthault Jacquier (avec l’aimable autorisation de l’auteur)
Imprévu culturel
J’ai visité hier en compagnie de ma mère l’exposition sur Zao Wou-Ki, à la Bibliothèque Nationale de France. J’ai trouvé ses oeuvres fort intéressantes, et étonnantes de profondeur, lorsqu’elles sont vues de loin en particulier. Ses illustrations de début de carrière m’ont beaucoup touché, également. Il a beaucoup illustré pour les poètes français. Mais le plus étrange, dans cette excursion, est que je suis tombé en arrêt devant un des textes présentés. Voici l’extrait qui m’a figé sur place.
A la surface de l’étang, les hautes pattes très minces du faucheux qui, en cisaillant l’eau, se tient immobile contre le courant.
A minuit passé, dans le noir, le petit bruit mat sur l’escalier de bois des pattes (presque sans pesanteur) de la chatte, qui vient dormir à mes pieds.
Sur la dune, cueillir une tige, en frotter la paume de sa main et tout le reste de la journée respirer de temps en temps l’odeur de réglisse et de poivre.
Dans la maison qu’il faut quitter à l’automne, sur ce figuier qu’on adjurait de mûrir enfin, une seule figue mûre à l’instant du départ. La couper en deux, et sa chair violacée brille au soleil de septembre à sa fin. […]Claude Roy
Où l’on soupire
(Je me sens un peu vide, en ce moment. Un peu trop seul. Heureusement, j’ai mes pensées positives.)
Pendant plusieurs jours de suite, la pluie ne s’est pas arrêté. Les jeunes feuilles ont subitement pris des teintes plus profondes, et de ma fenêtre, tout ce qu’enfermait mon regard était vert. Devant ma chambre étaient plantés quelques ormes encore jeunes. Leur feuillage luisait sous la pluie.
Les Années Douces, Hiromi Kawakami
(Moi, devant ma fenêtre, j’ai le ciel, mais je suis trop haut pour avoir des arbres. Qu’aimerais-je vraiment trouver au-dehors ? Un petit bois de montagne, brumeux, avec un petit cours d’eau et un petit étang. Calme. Voilà.)
Quadrichromie de l’ivresse
Alors, l’homme aux mains nues
Les traitera en sœurs,
Irriguera leur soif
De ses moindres sueurs,
Nourrira leurs espoirs
De fumure et d’orgueil,
En eaux de cuivre bleu
Maquillera la feuille
En irréelle acanthe
Aux perles d’ambre et d’or,
En grenats cramoisis
Par les feux de l’aurore,
En ces aubes blanchies
Par des rosées discrètes,
Où son âme s’envole
En récoltes secrètes […]
Michel Chavarria, Le Faiseur de Vermeil (avec l’aimable autorisation de l’auteur)
Effet Tcherenkov
Il nous arrive d’être ébahis devant des montagnes, des océans, des soleils, d’être impressionnés par ce qui est hors de notre portée, par ce que nos mains ne sauraient pas fabriquer, ce que nos esprits seraient incapables de concevoir. Mais on ne s’attend à rien devant les hommes. Rien qu’à des sentiments ordinaires. Et puis, un jour, il en est un qui survient, auquel on n’est pas préparés, et on a les genoux qui ploient. On ne sait pas dire pourquoi. On en trouve pas les mots. Ça n’a rien de religieux. On n’est pas dans l’adoration. C’est quelque chose qui a à voir avec la grâce, avec la magie. Soudain, on est dans l’éblouissement. On est un pas en arrière, ou un cran au-dessous. On est tenu à distance. Le sentiment qu’on éprouve, ça n’est pas forcément du désir. Pour les femmes, peut-être, oui. Mais c’est autre chose aussi. Une sorte de réserve. Un respect face à une puissance indicible. Il y a des hommes qui ne sont pas juste des hommes.
Philippe Besson, Un instant d’abandon
Un regard sur le monde caché
Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blottir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endormie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des phalanges de limon, galets aphones et glissants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les collines alentour se dressaient dans leur étrangeté.
Aube bleue, brute et vierge comme au premier matin, qui exténue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infusion de ta langue… Parfois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tranchant, qui palpite en saccades pénibles et inaudibles ; tes voix muettes, bouillonnantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive centrifuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.
Hier encore, tu semblais dire: «Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront.» — Ou était-ce avant-hier?
Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.
Chaque jour est une promesse recommencée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.
Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
Coup d’éclat
Le torrent impétueux d’une joie folle, qui ressemblait à de la douleur, courut à travers lui, toutes digues brisées. Masaki se pinça fortement la poitrine de la main droite, comme si l’émotion qui le traversait était insupportable s’il ne la partageait pas avec une autre souffrance. Les battements de son coeur s’accélèrent. La mâchoire tendue en avant, il respirait en haletant. La ligne du cou blanc de la femme, que sa position faisait ressortir, semblait flotter sous la lumière splendide de la lune comme une statue d’albâtre.
Hirano Keiichirô, Conte de la Première Lune
Citation adaptée
Sonne zerreißt
den Nebelvorhang
noch ein Tag gewonnen
Zombie (en anglais)
[…] ‘Life is like a dream; life and death are linked, so death isn’t really so terrifying. The truly terrifying thing is that so many people are alive but do not live well.‘
’ In Chinese we call that Zombie.‘
He chuckled and kissed me lightly on the lips. ‘Go to sleep.‘
In the air, tiny bursts of blue fire seemed to glimmer and then disappeared until all that remained was the silver moonlight and myself, half awake and half in a dream.
Wei Hui, Marrying Buddha
Evocation nocturne
« Ecoute, ô nuit, dans les préaux déserts et sous les arches solitaires, parmi les ruines saintes et l’émiettement des vieilles termitières, le grand pas souverain de l’âme sans tanière,
« Comme aux dalles de bronze où roderait un fauve.
Saint-John Perse, Chronique, VIII
Fort agréable à évoquer
C’est un amant hors pair, lisse, sensible et délicieux. Je prends tout ce qu’il a de bon à donner, je donne ce qu’il attend, je n’attends rien. Je perds l’accès, et lui plus encore, à quelque chose en moi qui n’a pas eu le temps de s’épanouir, je le sais. Mais il est très bon aussi de faire l’amour au brouillon.
Raphaële Vidaling, La Femme Quittée
Préambule
S’ils se referment au matin
– les volubilis
c’est par haine des hommes !
Chiyo-ni