Mois : 11.2007

Coup d’éclat

Le tor­rent impé­tueux d’une joie folle, qui res­sem­blait à de la dou­leur, cou­rut à tra­vers lui, toutes digues bri­sées. Masaki se pinça for­te­ment la poi­trine de la main droite, comme si l’émotion qui le tra­ver­sait était insup­por­table s’il ne la par­ta­geait pas avec une autre souf­france. Les bat­te­ments de son coeur s’accélèrent. La mâchoire ten­due en avant, il res­pi­rait en hale­tant. La ligne du cou blanc de la femme, que sa posi­tion fai­sait res­sor­tir, sem­blait flot­ter sous la lumière splen­dide de la lune comme une sta­tue d’albâtre.

Hirano Keii­chirô, Conte de la Pre­mière Lune

Posté le 29.11.2007
Catégories : Citations
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Le Soleil d’Hiver

Lorsque j’ouvris les yeux, j’eus à faire un effort pro­fond pour me recon­nec­ter avec mon envi­ron­ne­ment immé­diat. Je venais de ter­mi­ner un rêve fort vif, et j’étais aussi fati­gué que la veille au soir. Je m’étonnais même de ne pas être, comme je l’aurais été si mes pen­sées noc­turnes avaient été réelles, cou­vert d’écorchures, de sueur et de pous­sière.  Je res­tais un moment sous la couette, immo­bile, les seuls yeux ouverts. La lumière du dehors, blanche et claire, appla­tis­sait les reliefs et détrui­sait les ombres. Dans un sur­saut de volonté, je me rele­vais à moi­tié, et m’asseyait dans le lit. Une vive dou­leur me tra­versa le bas du dos, et je pous­sais sans le vou­loir un petit gémis­se­ment. La main sur les lom­baires, je ten­tais de me remé­mo­rer les acti­vi­tés de la jour­nées. Aucune dif­fé­rence avec les autres jours : il était déjà tard, presque midi, et à part me dépla­cer à l’auto-école pour une heure de cours théo­rique sur la conduite, je n’avais rien de prévu. Fort à parier égale­ment que la jour­née pas­se­rait sans que rien ne vienne s’ajouter à mon agenda. Je refer­mais les yeux, tou­jours assis, et ten­tais de me remé­mo­rer les rêves que j’avais fait. Rien. Pour­tant, je sen­tais une petite porte mal refer­mée dans un recoin de mon cer­veau encore peu éveillé. Je pous­sais un peu, fis une asso­cia­tion d’idées adé­quate, et mon royaume noc­turne déferla.  La jungle, les odeurs étranges, la terre mouillée, le che­min de fer à tra­vers les herbes, les marais bai­gnés de lumière dorée. Le flot s’arrêta aussi vite qu’il était arrivé. J’ouvris les yeux à nou­veau, et me levait entiè­re­ment. Nu, devant la fenêtre ouverte, je contem­plais la vue qui s’offrait à moi : une ban­lieue rem­plie de pavillons iden­tiques, gris. Un soleil pâle, morne. Et un constant défilé de voitures.

Posté le 25.11.2007
Catégories : Nouvelles
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Marginalia

(Etats des lieux des Petits Cailloux, et par exten­sion de toute mon acti­vité blo­guesque passée.)

J’ai com­mencé à blo­guer, je ne sais plus exac­te­ment, vers 2003. J’étais un jeune post-adolescent qui s’acceptait à peine, enfin, comme homo­sexuel. Je sor­tais du lycée. En bref, je com­men­çais de façon plu­tôt toni­truante une vie d’adulte (je me refuse à écrire jeune adulte. Il s’agit pour moi d’un état binaire : enfant/adulte. Point.) Jusqu’alors ren­fermé, plu­tôt soli­taire, inso­lent avec les pro­fes­seurs, mais voué au silence devant les autres enfants, je ren­verse immé­dia­te­ment la vapeur, créant de toute pièce une cara­pace scé­nique qui n’a jamais dis­paru : le tatou, nom de mon pre­mier blog. Ce fut drôle, un temps. Mais plus du tout lorsque la cara­pace, comme une mala­die auto-immune, a tenté de détruire ce qu’elle pro­té­geait, vou­lant prendre sa place.

Cette his­toire, c’est celle que je ne raconte pas. C’est celle qu’on voit. Un jour blanc, un jour noir. Mon corps, au sens large, est un immense champ de bataille où s’affrontent le tatou et Johann. Je crois bien que jamais per­sonne n’a réussi à com­prendre pour­quoi j’ai sou­dain refusé que l’on m’appelle par ce pseu­do­nyme que j’avais adopté pen­dant des années.

Ce que je pre­nais au début pour une réa­lité, une per­son­na­lité émer­gente, celle de mon moi adulte qui remon­tait enfin à la sur­face après avoir dormi plus ou moins les vingt pre­mières années de ma vie, s’est en fait avé­rée une mala­die men­tale, au sens lit­té­ral et non pas lit­té­raire du terme.

Au lieu de m’enfermer dedans, j’ai combattu.

Au moment du pic d’intensité de la guerre, j’avais vingt ans. J’étais entouré de nombre de gens que j’avais ren­con­tré par l’intermédiaire des blogs, et qui avait fini par consti­tuer la base majo­ri­taire de ma vie : amis, amants, colo­ca­taires même.

Silence — ou est-ce un soupir ?

Cessez-le-feu. J’ai vingt-et-un ans. Peu de per­sonnes me recon­naissent. Alors, pour dire que je suis encore le même, pour rejoindre les deux bouts, assu­rer une conti­nuité dans les yeux des autres, je par­ti­cipe au pro­jet de Koz­lika. C’est hor­ri­ble­ment dur. Je n’ai pour l’instant fait que trois billets, les trois pre­mières années de ma vie. Je traîne invo­lon­tai­re­ment. Je lam­bine, parce que bien­tôt, il fau­dra par­ler. Par­ler de ces vingts ans. Par­ler de l’horreur qui tourne en boucle dans ma tête. Par­ler de ce pour­quoi j’ai vu, sans com­prendre, tant de gens pleu­rer autour de moi. Par­ler de ce dont per­sonne n’ose plus me par­ler. Vingt ans. 2006. Encore 17 billets.

17 billets avant de com­prendre. J’ai peur.

Posté le 25.11.2007
Catégories : Autobiographique, Petits cailloux
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Amsterdam, un été

Mal­gré les fris­sons
Qui agitent mon épiderme dénudé
Le soleil est fort doux
En cet après-midi de juillet

Les mornes effluves d’eau
Se dif­fusent, épaisses et boueuses
Dans l’air apaisé
Par l’orage à venir

Briques rouges et bronzes passés

Les arbres se reflètent dans les canaux
Et par­tout, sou­dain, cinq coups
Brillants et clairs
Qui n’interrompent rien

Clo­chers élan­cés et gâteau au yaourt

A l’instant du départ
La ville me retient, et j’emporte
Toute une suc­ces­sion d’images
Qu’il me fau­dra revoir.

Posté le 08.11.2007
Catégories : Poésie, Vers
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