Il y avait son visage, perdu au milieu d’un océan de sons qui résonnaient en mon ventre comme de violentes pulsations de coeur. Il y avait ces lumières multicolores un peu partout, qui rendaient les contours de tous les êtres présents flous et déformés, sans relief ni imperfections. Il y avait ces odeurs de sueur. Cette douce brume de tabac. Ces haleines de vodka, de gin, de champagne ou de bien d’autres produits distillés encore. J’étais là, à cette heure avancée, à danser au milieu de centaines d’autres hommes de façon à ce que quelqu’un me remarque. Poses suggestives, chemise bien ouverte. Oui, je devais avoir l’air un peu ridicule, avec mes petits bourrelets et ma forte pilosité, au milieu de tous ces éphèbes épilés. Pourtant, je ne ressentais absolument aucune honte. Il s’agissait là d’un de ces seuls moments où, ô volupté des voluptés, j’arrivais à lâcher prise sur le manque de confiance en soi qui me caractérise. J’étais sobre pourtant, parfaitement clair dans mes pensées. Pour une fois, j’avais envie d’être beau, de plaire et d’oublier tout le reste. Jouer le jeu de la séduction, rien qu’une heure, moi qui d’ordinaire me l’interdit formellement, de peur de… de peur de quoi, d’ailleurs ? Qu’est-ce que je risquerais à me frotter un peu plus aux joies de l’amour futile ? Absolument rien. Mais voilà, mon inconscient, lui, ne pense absolument pas la même chose. Le fourbe transmet à mon conscient des informations erronnées, selon lesquelles je suis gros, laid, inintéressant, inculte, j’en passe et des meilleures. Alors j’étais là, à jeter mon regard partout autour du moi, au milieu de tous ces biceps, cuisses, et autres abbatis appétissants, à chercher avidement celui qui viendrait me rendre ma joie de vivre.
J’ai d’abord senti ce titillement dans la nuque, ces petits poils qui se hérissent sans trop qu’on sache pourquoi. J’ai légèrement tourné mon visage vers des yeux qui dardaient dans ma direction. Il n’était peut-être pas beau, je n’en sais pas vraiment grand-chose, dans cette pénombre qui favorise les échanges, mais il était très masculin et les volutes de phéromones protectrices qui se dégageaient de lui émoustillaient mon sixième sens. L’inconnu, la nouveauté sans cesse renouvelée, cette sarabande que l’on doit jouer sur un ton différent à chaque fois, pour attirer un auditeur changeant… voilà ce qu’est le sel de l’existence, la difficulté du jeu de la séduction dont le niveau change avec la personne que l’on a en face. L’homme détournait le regard lorsque je tournais la tête vers lui. Je fermais les yeux, absorbés dans la coordination de mes mouvements saccadés, et je sentis qu’il me regardait de nouveau. Nos pupilles se sont rejointes une fois de plus. Puis une autre. Et encore, toujours. Au bout d’un moment, un vide se créa entre lui et moi, dans un vibration plus forte que les autres qui entraîna les danseurs vers les rebords de la piste. Il se glissa tel un serpent dans ce creux providentiel et se rapprocha brusquement de moi. Je ne me détournais pas, cela faisait quelques minutes que j’attendais avec impatience ce premier contact. Je crus qu’il allait m’embrasser d’autorité, comme ça, d’un coup. Non, il ne fut pas aussi brutal. Il me fit un compliment à l’oreille, que j’ai encore du mal à filtrer : s’agissait-il d’ironie fort bien filtrée ou de sincérité ? « Tu danses bien. » Moi qui devait ressembler à un singe en costume de Travolta ? Chut, silence, fichu inconscient. Je choisis sur le moment un mode qui marche en général particulièrement bien : l’auto-dépréciation. Cette politesse à la chinoise (qui veut qu’on refuse toute proposition deux fois avant d’accepter à la troisième, technique qui est d’ailleurs tout aussi valable pour les compliments) fonctionna à merveille et il me rassura sur mon image en se rapprochant encore plus de moi. En proie soumise, je baissais la tête et calquais mes mouvements sur les siens. Je sentais son érection et la mienne monta brusquement. Son sang passait dans le mien par les faibles surfaces de peau que nous mettions l’un et l’autre en contact. Son souffle se mêlait au mien, j’absorbais peu à peu son énergie, et il faisait de même avec moi. Ses lèvres se rapprochaient des miennes, doucement, au point que je voulus me plaquer contre lui et laisser exploser ces hormones qui pulsaient jusque dans les plus petites de mes veines. Doucement, il s’approcha.
J’avais complètement oublié mon cher et tendre, qui dansait non loin, et qui n’avait rien perdu de la scène. Au moment où je sortais le bout de ma langue pour la passer sur les lèvres de l’inconnu, il me tira brusquement en arrière et m’asséna une gifle monumentale, devant trois cents personnes au bas mot. L’inconnu s’enfuit précipitamment, vite caché par le flot mouvant des danseurs, et je restais là devant les imprécations de l’amant bafoué.
Mon inconscient jubilait : j’étais devenu le dominant de tous ces hommes – on allait même jusqu’à se battre pour m’avoir. Mais mon conscient, lui, était, une fois de plus, en mille morceaux.
Mois : 07.2007
Le Harem
Je vis dans une aquarelle
Je n’ai pas dormi, une fois de plus. Lorsque j’ai réalisé que le soleil commençait déjà à poindre, j’ai pris la décision de ne pas chambouler les rythmes de la nature. Il est six heures et demi. J’ai pris une douche brûlante, longue. Je me suis rasé, apprécié dans la glace, et pesé, appréciant le résultat à sa juste valeur.
J’ai passé la nuit à écouter de la musique, à regarder les lumières de la ville scintiller, et ses veines battre sous formes de phares en mouvement, sur l’autoroute, à quelques kilomètres.
Ce matin, le ciel d’aquarelle est rose, bleu, violet et toutes les teintes associées. Quelques oiseaux passent en bande, portés par le vent dans le même sens que les nuages. Je fais couler l’eau chaude pour rincer le rasoir, et la vapeur jaillit et se déroule en volutes autour de mon visage. Rien n’indique que nous sommes en juillet. Là, je crois plutôt à un début de printemps, une fin d’hiver précoce.
Je respire, peste contre la voisine d’en dessous qui fume à la fenêtre, pour la forme, parce que l’odeur de sa cigarette ne me dérange pas vraiment. Il fait bien jour, mais la lumière est toujours allumée. Je l’éteins.
Je ne me suis jamais senti aussi vivant.
Encore un matin pâle
Il est cinq heures et demi. Je m’extirpe du lit où j’ai peu dormi, et m’habille rapidement. Sans faire de bruit, je referme la porte derrière moi. Dans l’ascenseur, je remarque qu’un odieux moustique a sauvagement piqué ma joue gauche. Elle est un peu chaude.
Lorsque je passe la porte, le froid m’envahit. Peut-être le terme est-il trop fort ? Il ne s’agit que de fraîcheur, peu de saison pour un mois de juillet débutant. Le sol est mouillé. Il pleut encore, de fait. Un petit crachin fort peu de région, lui.
Mon vélo m’attend sagement. La selle est trempée, je redoute à l’avance la morsure liquide à travers le tissu de mon pantalon. Je teste un peu les freins, et commence à dévaler les rues quasi-désertes de ce dimanche matin. J’anticipe et me réjouis de traverser le bois de Vincennes si tôt. Le palais de la porte dorée est éteint, et il me regarde passer d’un air bienveillant, comme toujours : totem ancestral. Ce petit coin de Paris m’a vu naître, grandir, je m’y sens incroyablement à l’aise, chez moi. Je fais le tour du lac Daumesnil, salue une pute qui a apparemment passé une mauvaise nuit, croise quelques voitures au pas, avec pour conducteurs de vieux messieurs en cherchant des plus jeunes.
L’air est frais, la pluie s’est presque arrêtée. Je ne suis pas essouflé, tout est comme il faut. Le ciel est une gigantesque aquarelle à la myriade de tons bleus et gris.
En descendant la côte de Charenton, je résiste à la tentation de me laisser descendre d’un coup, sans freins, par le sens interdit, jusqu’au-dessus de la Seine, comme je l’ai fait tant de fois étant ado. Mais je suis adulte et un tant soit peu raisonnable, maintenant. Quoique.
Le retour sur la plat maisonnais est toujours décevant. Une grande avenue bien tracée, connue jusqu’au dernier centimètre, des arbres alignés et rien d’autre.