Mois : 07.2007

Le Harem

Il y avait son visage, perdu au milieu d’un océan de sons qui réson­naient en mon ventre comme de vio­lentes pul­sa­tions de coeur. Il y avait ces lumières mul­ti­co­lores un peu par­tout, qui ren­daient les contours de tous les êtres pré­sents flous et défor­més, sans relief ni imper­fec­tions. Il y avait ces odeurs de sueur. Cette douce brume de tabac. Ces haleines de vodka, de gin, de cham­pagne ou de bien d’autres pro­duits dis­til­lés encore. J’étais là, à cette heure avan­cée, à dan­ser au milieu de cen­taines d’autres hommes de façon à ce que quelqu’un me remarque. Poses sug­ges­tives, che­mise bien ouverte. Oui, je devais avoir l’air un peu ridi­cule, avec mes petits bour­re­lets et ma forte pilo­sité, au milieu de tous ces éphèbes épilés. Pour­tant, je ne res­sen­tais abso­lu­ment aucune honte. Il s’agissait là d’un de ces seuls moments où, ô volupté des volup­tés, j’arrivais à lâcher prise sur le manque de confiance en soi qui me carac­té­rise. J’étais sobre pour­tant, par­fai­te­ment clair dans mes pen­sées. Pour une fois, j’avais envie d’être beau, de plaire et d’oublier tout le reste. Jouer le jeu de la séduc­tion, rien qu’une heure, moi qui d’ordinaire me l’interdit for­mel­le­ment, de peur de… de peur de quoi, d’ailleurs ? Qu’est-ce que je ris­que­rais à me frot­ter un peu plus aux joies de l’amour futile ? Abso­lu­ment rien. Mais voilà, mon incons­cient, lui, ne pense abso­lu­ment pas la même chose. Le fourbe trans­met à mon conscient des infor­ma­tions erron­nées, selon les­quelles je suis gros, laid, inin­té­res­sant, inculte, j’en passe et des meilleures. Alors j’étais là, à jeter mon regard par­tout autour du moi, au milieu de tous ces biceps, cuisses, et autres abba­tis appé­tis­sants, à cher­cher avi­de­ment celui qui vien­drait me rendre ma joie de vivre.
J’ai d’abord senti ce titille­ment dans la nuque, ces petits poils qui se hérissent sans trop qu’on sache pour­quoi. J’ai légè­re­ment tourné mon visage vers des yeux qui dar­daient dans ma direc­tion. Il n’était peut-être pas beau, je n’en sais pas vrai­ment grand-chose, dans cette pénombre qui favo­rise les échanges, mais il était très mas­cu­lin et les volutes de phé­ro­mones pro­tec­trices qui se déga­geaient de lui émous­tillaient mon sixième sens. L’inconnu, la nou­veauté sans cesse renou­ve­lée, cette sara­bande que l’on doit jouer sur un ton dif­fé­rent à chaque fois, pour atti­rer un audi­teur chan­geant… voilà ce qu’est le sel de l’existence, la dif­fi­culté du jeu de la séduc­tion dont le niveau change avec la per­sonne que l’on a en face. L’homme détour­nait le regard lorsque je tour­nais la tête vers lui. Je fer­mais les yeux, absor­bés dans la coor­di­na­tion de mes mou­ve­ments sac­ca­dés, et je sen­tis qu’il me regar­dait de nou­veau. Nos pupilles se sont rejointes une fois de plus. Puis une autre. Et encore, tou­jours. Au bout d’un moment, un vide se créa entre lui et moi, dans un vibra­tion plus forte que les autres qui entraîna les dan­seurs vers les rebords de la piste. Il se glissa tel un ser­pent dans ce creux pro­vi­den­tiel et se rap­pro­cha brus­que­ment de moi. Je ne me détour­nais pas, cela fai­sait quelques minutes que j’attendais avec impa­tience ce pre­mier contact. Je crus qu’il allait m’embrasser d’autorité, comme ça, d’un coup. Non, il ne fut pas aussi bru­tal. Il me fit un com­pli­ment à l’oreille, que j’ai encore du mal à fil­trer : s’agissait-il d’ironie fort bien fil­trée ou de sin­cé­rité ? « Tu danses bien. » Moi qui devait res­sem­bler à un singe en cos­tume de Tra­volta ? Chut, silence, fichu incons­cient. Je choi­sis sur le moment un mode qui marche en géné­ral par­ti­cu­liè­re­ment bien : l’auto-dépréciation. Cette poli­tesse à la chi­noise (qui veut qu’on refuse toute pro­po­si­tion deux fois avant d’accepter à la troi­sième, tech­nique qui est d’ailleurs tout aussi valable pour les com­pli­ments) fonc­tionna à mer­veille et il me ras­sura sur mon image en se rap­pro­chant encore plus de moi. En proie sou­mise, je bais­sais la tête et cal­quais mes mou­ve­ments sur les siens. Je sen­tais son érec­tion et la mienne monta brus­que­ment. Son sang pas­sait dans le mien par les faibles sur­faces de peau que nous met­tions l’un et l’autre en contact. Son souffle se mêlait au mien, j’absorbais peu à peu son éner­gie, et il fai­sait de même avec moi. Ses lèvres se rap­pro­chaient des miennes, dou­ce­ment, au point que je vou­lus me pla­quer contre lui et lais­ser explo­ser ces hor­mones qui pul­saient jusque dans les plus petites de mes veines. Dou­ce­ment, il s’approcha.
J’avais com­plè­te­ment oublié mon cher et tendre, qui dan­sait non loin, et qui n’avait rien perdu de la scène. Au moment où je sor­tais le bout de ma langue pour la pas­ser sur les lèvres de l’inconnu, il me tira brus­que­ment en arrière et m’asséna une gifle monu­men­tale, devant trois cents per­sonnes au bas mot. L’inconnu s’enfuit pré­ci­pi­tam­ment, vite caché par le flot mou­vant des dan­seurs, et je res­tais là devant les impré­ca­tions de l’amant bafoué.
Mon incons­cient jubi­lait : j’étais devenu le domi­nant de tous ces hommes – on allait même jusqu’à se battre pour m’avoir. Mais mon conscient, lui, était, une fois de plus, en mille morceaux.

Posté le 29.07.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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Je vis dans une aquarelle

Je n’ai pas dormi, une fois de plus. Lorsque j’ai réa­lisé que le soleil com­men­çait déjà à poindre, j’ai pris la déci­sion de ne pas cham­bou­ler les rythmes de la nature. Il est six heures et demi. J’ai pris une douche brû­lante, longue. Je me suis rasé, appré­cié dans la glace, et pesé, appré­ciant le résul­tat à sa juste valeur.

 

J’ai passé la nuit à écou­ter de la musique, à regar­der les lumières de la ville scin­tiller, et ses veines battre sous formes de phares en mou­ve­ment, sur l’autoroute, à quelques kilomètres.

 

Ce matin, le ciel d’aquarelle est rose, bleu, vio­let et toutes les teintes asso­ciées. Quelques oiseaux passent en bande, por­tés par le vent dans le même sens que les nuages. Je fais cou­ler l’eau chaude pour rin­cer le rasoir, et la vapeur jaillit et se déroule en volutes autour de mon visage. Rien n’indique que nous sommes en juillet. Là, je crois plu­tôt à un début de prin­temps, une fin d’hiver précoce.

 

Je res­pire, peste contre la voi­sine d’en des­sous qui fume à la fenêtre, pour la forme, parce que l’odeur de sa ciga­rette ne me dérange pas vrai­ment. Il fait bien jour, mais la lumière est tou­jours allu­mée. Je l’éteins.

 

Je ne me suis jamais senti aussi vivant.

Posté le 04.07.2007
Catégories : Poésie, Prose
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Encore un matin pâle

Il est cinq heures et demi. Je m’extirpe du lit où j’ai peu dormi, et m’habille rapi­de­ment. Sans faire de bruit, je referme la porte der­rière moi. Dans l’ascenseur, je remarque qu’un odieux mous­tique a sau­va­ge­ment piqué ma joue gauche. Elle est un peu chaude.
Lorsque je passe la porte, le froid m’envahit. Peut-être le terme est-il trop fort ? Il ne s’agit que de fraî­cheur, peu de sai­son pour un mois de juillet débu­tant. Le sol est mouillé. Il pleut encore, de fait. Un petit cra­chin fort peu de région, lui.
Mon vélo m’attend sage­ment. La selle est trem­pée, je redoute à l’avance la mor­sure liquide à tra­vers le tissu de mon pan­ta­lon. Je teste un peu les freins, et com­mence à déva­ler les rues quasi-désertes de ce dimanche matin. J’anticipe et me réjouis de tra­ver­ser le bois de Vin­cennes si tôt. Le palais de la porte dorée est éteint, et il me regarde pas­ser d’un air bien­veillant, comme tou­jours : totem ances­tral. Ce petit coin de Paris m’a vu naître, gran­dir, je m’y sens incroya­ble­ment à l’aise, chez moi. Je fais le tour du lac Dau­mes­nil, salue une pute qui a appa­rem­ment passé une mau­vaise nuit, croise quelques voi­tures au pas, avec pour conduc­teurs de vieux mes­sieurs en cher­chant des plus jeunes.
L’air est frais, la pluie s’est presque arrê­tée. Je ne suis pas essou­flé, tout est comme il faut. Le ciel est une gigan­tesque aqua­relle à la myriade de tons bleus et gris.
En des­cen­dant la côte de Cha­ren­ton, je résiste à la ten­ta­tion de me lais­ser des­cendre d’un coup, sans freins, par le sens inter­dit, jusqu’au-dessus de la Seine, comme je l’ai fait tant de fois étant ado. Mais je suis adulte et un tant soit peu rai­son­nable, main­te­nant. Quoique.
Le retour sur la plat mai­son­nais est tou­jours déce­vant. Une grande ave­nue bien tra­cée, connue jusqu’au der­nier cen­ti­mètre, des arbres ali­gnés et rien d’autre.

Posté le 01.07.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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