Mois : 04.2007

Haïku .1

L’ange mys­té­rieux
n’était en fait qu’un petit
démon déguisé

Posté le 30.04.2007
Catégories : Haïku, Poésie
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Conte des deux trottoirs

Par tous les temps, c’était le même rituel. Aux alen­tours de dix heures, il des­cen­dait les six étages de l’immeuble, tra­ver­sait la rue en arrê­tant (par­fois in extre­mis) la cir­cu­la­tion d’un geste impé­rieux, enjam­bait le rebord du haut trot­toir, et pous­sait la porte vitrée du café, qui était la plu­part du temps désert. Son rituel s’arrêtait là : il ne com­man­dait pas chaque jour la même bois­son, n’arrivait pas vrai­ment à la même heure, ne s’asseyait pas deux fois de suite au même endroit. Une constante cepen­dant mar­quait son arri­vée : un pas cla­quant, mar­tial, mais mal assuré, comme s’il se for­çait à rame­ner vive­ment la plante des pieds au sol de peur que ceux-ci ne partent sur le côté ou encore dans une posi­tion embar­ras­sante. Il avait vite appris à connaître les ven­deurs et ven­deuses par leur pré­nom. De vingt ans l’aîné du plus vieux d’entre d’eux, il avait tou­jours béné­fi­cié de la for­mule de poli­tesse réser­vée aux aînés : Mon­sieur. Six mois après le pre­mier café (triple expresso, grande taille, fram­boise), tous et toutes connais­saient ses déboires scé­na­ris­tiques. Mon­sieur avait du mal avec les cent der­nières pages de son roman. Par­fois, il en écri­vait trois par jour, par­fois cinq lignes, par­fois rien. Par­fois même, il sup­pri­mait des pas­sages. A Noël, pris d’une sou­daine colère contre lui-même, il arra­cha les cin­quantes der­nières pages de son plus récent cahier et la vie de son héroïne se trouva ainsi ampu­tée des cinq der­nières années de sa vie. A force de pas en arrière addi­tion­nés en trop grand nombre aux pas en avant, il finis­sait par presque stag­ner, bai­gnant la plu­part du temps dans l’insatisfaction la plus com­plète. Pen­dant une semaine, alors que la neige tom­bait en larges et lym­pa­thiques flo­cons sur les rues sou­dain silen­cieuses, il n’écrivit pas un mot. Fixant pen­dant des heures le vide abys­sal et hur­lant des pages blanches non encore muti­lées, il ten­tait de faire vivre de son esprit et de son encre la fra­gile pro­ta­go­niste soli­taire de son oeuvre. En vain. Le matin du hui­tième jour, un mardi, il arriva dans le café, sale, poché et trop calme. A tel point que Céline, de ser­vice ce jour-là, effa­rée par son air de chauve-souris, lui offrit, de la part de la mai­son, la bois­son dési­rée. Alors qu’elle pré­pa­rait un cho­co­lat vien­nois (épices, sans sucre, extra-chaud) de ses mains expé­ri­men­tées, il se prit en train de l’observer plus que la décence le vou­drait. Oh, rien de bien cou­pable, non. En fait, il ten­tait de col­ler sur son visage, sur ses gestes, et sur son exis­tence, celle qu’il avait pen­dant des mois sub­ti­le­ment for­gée pour son héroïne. Son esprit, len­te­ment, s’ouvrait. Et par Céline, il réus­sis­sait à acqué­rir la sub­stance qu’il lui man­quait pour conti­nuer. Devant lui : la preuve vivante du réa­lisme et de la via­bi­lité des his­toires qui sor­taient chaque jour des cir­con­vo­lu­tions de son cer­veau ima­gi­na­tif. Il la remer­cia, prit sa bois­son, et remonta dans sa tour, au sixième étage. Ce soir-là, il écri­vit vingt pages, et dût s’arrêter pour cause de vives dou­leurs au poi­gnet. Le len­de­main matin, son arti­cu­la­tion était tel­le­ment gon­flée qu’il dût faire venir un méde­cin. Les atteintes arti­cu­laires ne s’avérèrent pas grave, mais le pra­ti­cien lui inter­dit for­mel­le­ment le moindre mot cou­ché sur le papier pen­dant un mois. Peu importe, pensa t-il. Cinq minutes plus tard, il était de retour au café. Il y a passa doré­na­vant cinq fois par jour, obser­vant atten­ti­ve­ment mais dis­crè­te­ment Céline, Sophie, Nico­las S. et Nico­las R., Benoît, Jacinto, Laura, Pas­cal et les autres. Jour après jour, il les dépouillait de leur forme humaine et les trans­po­sait dans le livre en cours d’écriture. Il acquit un réa­lisme incroyable, un sens du détail humain proche de la vivi­sec­tion. Il ne se cachait pas pour autant. Son manège fut vivre remar­qué par le per­son­nel : ils lui deman­dèrent, curieux plu­tôt qu’inquiets, les rai­sons de cette sou­daine attrac­tion pour les ven­deurs et ven­deuses du café. Patiem­ment, il expli­qua. Il fut peu com­pris, aucun d’eux ne par­ta­geant son dévoue­ment pour les oeuvre lit­té­raires. Néan­moins, ils furent ras­su­rées et les lais­sèrent en paix s’adonner à sa contem­pla­tion. L’été vint. Mon­sieur conti­nuait. Un jour de cha­leur, en juillet, il prit le stylo-plume, et alla poser sa main sur le papier. Mais il n’écrivit rien. Il signa. Le livre était prêt. Il l’envoya à son éditeur par cour­sier. Mon­sieur avait ter­miné sa tâche.

Le len­de­main, il fai­sait plus frais. Une brise légère sou­le­vait les branches des arbres et les jupes des femmes et des folles. Arrivé à dix heures, il se trouva pris de l’envie d’aller au cfaé. Au début, il prit le parti de croire à un sou­dain besoin de caféine, mais il dût vite se rendre à l’évidence : ce n’était pas un latte (mousse de lait, glacé) qui lui fai­sait envie, mais d’avoir sous les yeux les per­son­nages de son futur suc­cès. Car c’était bien ce que les ven­deurs étaient deve­nus, de par la lente méta­mor­phose accom­plie par son esprit glo­rieu­se­ment enfié­vré d’inspiration. La main sur le loquet de la porte, il eût honte. Son acti­vité, hier encore utile, mar­quée du sceau de l’art de l’écriture, deve­nait aujourd’hui une simple expres­sion de per­ver­sité, d’une mani­pu­la­tion inté­rio­ri­sée. Pour­tant, son for inté­rieur lui souf­flait — non, lui ordon­nait — de céder à la ten­ta­tion de pro­lon­ger l’univers lit­té­raire qu’il avait patiem­ment tissé autour de lui des mois durant. Il des­cen­dit les esca­liers et se ren­dit en face : ce fut Céline, l’involontaire muse, qui l’accueillit et lui demande qu’il dési­rait. Ayant énoncé sa com­mande et laissé quelques secondes s’écouler, à la fois par poli­tesse et pour ne pas paraître trop empressé, il lui avoua avoir fini son livre. Sans trop de cha­leur, elle le féli­cita, puis repar­tit à sa pré­pa­ra­tion. Il fut blessé sans l’admettre. Après tout, cette femme était main­te­nant par­tie inté­grante de son oeuvre. Il s’était servi d’elle, de ses manières calmes, de ses mimiques, de son ton, de son âme même, afin de concré­ti­ser ler per­son­nage prin­ci­pal de son manus­crit. Grâce à elle, l’autre avait pu prendre forme humaine, acqué­rir écorce et essence. mais l’originale sem­blait ne pas le com­prendre. D’ailleurs, com­ment aurait-elle pu ? Jamais il n’avait mon­tré ses écrits à quelqu’un d’autre. Pris d’un sou­dain éclair de luci­dité sociale, il l’invita sans plus attendre à par­cou­rir une copie de son livre, chez lui, en face. Il vit le regard de sa muse se dur­cir, et elle lui fit aigre­ment remar­quer qu’elle était en plein tra­vail. Elle ajouta peu après, à voix basse et cas­sante, qu’elle était mariée. Bou­chée bée par cette ultime remarque, il tenta de se jus­ti­fier, mais il eut à peine le temps de pro­duire un incom­pré­hen­sible bre­douille­ment avant qu’elle l’interrompe en lui met­tant son gobe­let bouillant dans la main droite et en lui sou­hai­tant d’un ton on ne peut plus com­mer­cial et ferme une bonne jour­née. Se sen­tant rou­gir sous les effets com­bi­nés de la honte, de la sur­prise et de la colère, il s’enfuit chez lui sans deman­der son reste ni sa mon­naie. Arrivé dans la rela­tive quié­tude de son appar­te­ment, il posa la main sur son coeur chan­ce­lant. Elle lui avait apporté une preuve : à trop vam­pi­ri­ser les âmes des autres, il s’était enfermé dans un uni­vers d’imaginaire tout droit sorti de sa tête. Il était son propre Dédale, bâtis­seur d’un laby­rinthe d’illusion. Mon­sieur cessa donc d’aller au café, sachant par avance que la réac­tion qu’il atten­dait ne serait pas celle pré­sente. Il ne sor­tit plus de chez lui, ne vit plus per­sonne, se conten­tant de conver­ser avec le monde exté­rieur par l’intermédiaire du télé­phone. L’été s’écoulait der­rière ses rideaux et ses stores mais ses yeux se refu­saient à le vor. Une semaine après l’évènement, il reçut un coup de fil de l’éditeur, lui annon­çant des retours splen­dides des lec­teurs et une publi­ca­tion à la ren­trée, avec toute la publi­cité dûe à un best-seller. Il le remer­cia, et rac­cro­cha. Son humeur ne chan­gea pas. Elle res­tait terne. Trois jours plus tard, il ne dor­mait plus. Il mai­grit, ne man­geant que par pure neces­sité phy­sique, lorsque la dou­leur dans son esto­mac deve­nait trop forte. Son frère, en ville pour quelques jours, le trouva dans un état si lamen­table qu’il prit peur et l’emmena de force à l’hôpital. Là-bas, on le per­fusa. Contre son gré, il reprit en un week-end les cou­leurs de la vie. Mais le médecin-chef conti­nuait à s’inquiéter. Non pas pour son corps, mais pour son esprit. Mon­sieur refusa les trai­te­ments. Tou­jours pré­oc­cupé mais ne pou­vant rien faire contre la volonté auto-destructrice de l’auteur, il lui fit signer une décharge et Mon­sieur ren­tra chez lui. Son frère ne l’entendit pas de cette oreille et le prit, de nou­veau de force, sous son aile ; allant jusqu’à l’emmener chez lui, au bord de la mer. Là-bas, dans une atmo­sphère de per­pé­tuelle ker­messe, il prit la mesure de ce qu’il avait raté. Son frère lui pré­senta sa femme, plan­tu­reuse créa­ture aux inten­tions mater­nelles envers toute per­sonne appro­chant sa cou­vée ; ses enfants égale­ment, bien élevés et intel­li­gents. Il savoura la plage, le plai­sir si peu céré­bral, ainsi qu’un lézard au minus­cule cor­tex sur une pierre brû­lante. Un mois durant, il se glissa dans la peau d’une autre per­sonne, à l’inverse de cet hiomme de lettres aus­tères et ermite qu’il avait été pen­dant si long­temps sans repos. Mais vint la fin des vacances. Les enfants durent retiour­ner à l’école, son frère au tra­vail, et sa femme de même. Il retourna chez lui. Le pre­mier sen­ti­ment qui se déga­gea de cet appar­te­ment main­te­nant pous­sié­reux, à la forte odeur de ren­fermé, fût l’insoutenable impres­sion que l’atroce bête grif­fue qu’était sa soli­tude lui plon­geait les ongles au plus pro­fond du coeur, repre­nant ainsi le contrôle total sur lui. Le mois sans troubles passé au loin n’avait servi à rien — son véri­table lui repre­nait le des­sus inexo­ra­ble­ment. Sans même débal­ler ses valises, il s’allongea sur le lit et s’y endormit.

Le len­de­main, son livre sor­tit. Il se réveilla tard, et coupa son télé­phone pour ne plus entendre la son­ne­rie inces­sante. Il avala deux com­pri­més, et dor­mit une journée.

Une semaine passa pen­dant les­quels il ne fit rien que lire et pen­ser, l’âme de plus en plus grise. Dans le jour­nal qu’il rece­vait chaque matin dans sa boîte aux lettres, il vit sa photo et la cri­tique dithy­ram­bique de son oeuvre. Mon­sieur eût sou­dain envie de pleu­rer de las­si­tude, et se ren­dit compte que tout ce qu’il avait accom­pli ne lui ser­vait à rien. Il se cou­cha tôt, après trois verres de vin blanc.

Mon­sieur fut réveillé par une espèce de gros chu­cho­te­ment, comme une grand nombre de per­sonnes vou­lant pas­ser inaper­çues assez mal­adroi­te­ment, der­rière sa porte. Puyis un grand fra­cas de pieds déva­lant les esca­liers. Intri­gué, il se leva et posa l’oeil sur le judas. Rien de visible dehors. Cepen­dant, un élément le per­turba, dans le bas de son champ de vision. Il ouvrit la porte. Devant lui, une flop­pée de gobe­lets en car­ton fumants. Il en compta plus d’une ving­taine, tous rem­plis à ras-bord, dis­po­sés en cercle. L’odeur du café rem­plis­sait le palier. Au centre du cercle, un post-it jaune : «de la part de vos per­son­nages.» Il resta long­temps à contem­pler cette sin­gu­lière offrande, les effluves brunes se repan­dant autour de lui, don­nant à l’air une pesan­teur nau­séeuse. Sans y tou­cher, il referma la porte et s’y adossa, hébété. Son air idiot se mua vite en sou­rire en coin. Il avait fina­le­ment la preuve, non pas de la futi­lité de ses écrits, mais d’une pré­sence, là-dehors, qui l’attendait. Et cette pré­sence, ce n’était pas ses livres qui l’avait ame­née. Du moins pas direc­te­ment. Cette pré­sence, ce n’était même pas l’auteur qui l’avait méri­tée. Ces gens, dehors, remer­çiait l’homme.

Le len­de­main, il com­mença son livre suivant.

Posté le 28.04.2007
Catégories : Fiction, Nouvelles
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Stase

Un éter­nel automne s’étire
Et les gouttes de pluie
Rendent à Paris
Un air de Flandres

Figé dans les nuances de gris
La ville s’éteint et s’assombrit
Le coeur arrêté et engorgé
De trop d’hivers manqués

Au gré des balan­ce­ments vis­queux
De la Seine-Mère
Le regard sai­sit l’éclair
Sur l’eau noire plu­tôt que bleue

Ainsi l’esprit alourdi
De nobles espoirs de neige
Le voya­geur s’endort, sans lit
Sous un ciel beige.

Posté le 28.04.2007
Catégories : Poésie, Vers
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Préambule

S’ils se referment au matin
 – les volu­bi­lis
c’est par haine des hommes !

Chiyo-ni

Posté le 28.04.2007
Catégories : Citations, Haïku, Poésie
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