Affres des fièvres
Tourments des nuits sans sommeils
Où êtes-vous, mains de douceur
Repos de l’âme, suspens de la peine
Je tourne sans cesse à votre recherche
Dans ce lit bien trop blanc.
Verrai-je l’Aube ?
Affres des fièvres
Tourments des nuits sans sommeils
Où êtes-vous, mains de douceur
Repos de l’âme, suspens de la peine
Je tourne sans cesse à votre recherche
Dans ce lit bien trop blanc.
Verrai-je l’Aube ?
Les lettres sur le fronton de la gare de Postdamer Platz sont enneigées. Rien ne veut fondre. Le pourtour des rues se salit à peine. Je ne rêve plus que de cette fabuleuse poudreuse où je m’enfonçais, loin au nord, à la recherche d’une abbaye vide au beau milieu d’une campagne toute aussi vide. Le train avait eu du mal à repartir, la glace bloquait le mécanisme des portes – le chef de train (l’appelle t-on vraiment comme ça ?) les refermaient toutes avec un marteau. Toc, toc, toc, toc. Sous les wagons, de grands pics d’eau gelée, avec lesquels on aurait pu tuer un homme.
Berlin est endormie. J’ai l’impression que personne ici n’est vraiment d’ici. Je ne sais pas où sont les habitants. Au chaud, sans doute. L’expérience de nombreux hivers similaires ?
Le grand choc, ce fut la première grand plaine blanche, immaculée, sans un arbre. Je traversais une page blanche. Je crois avoir été à ce moment-là juste au-dessus des banlieues nord de Berlin, là où finalement, la ville s’arrête. Pas de frontière, pas de Francilienne, rien. Pouf, le blanc. L’envie de balancer des grandes traînées d’encre de chine au pinceau et de former de petits dessins obscènes dessus.
Je n’étais en rien préparé à la traversée des bois, qui selon le guide était « parfaitement balisée » et j’en conviens, les signes jaunes étaient aisément repérables. Ce qu’avait beaucoup moins prévu les gentils auteurs, c’est qu’un timbré en mon genre déciderait de faire une excursion sans équipement aucun alors que cinquante centimètres de neige recouvrent le monde teuton. C’est donc en m’enfonçant jusqu’à mi-cuisse que j’ai parcouru les trois kilomètres de la gare aux terres de l’abbaye de Chorin, la belle cistercienne, aux baies ouvertes et de brique rouge.
Ayant perdu mon bonnet quelques jours avant, j’avais emporté mon casque, en guise de protège-oreilles, par dessus ma capuche, et j’ai pu faire la traversée le temps de deux concertos de Poulenc totalement champêtres, doux, et qui se superposaient aux bruits de mes pas dans la neige. Pas fort bruyants, car la neige était composée d’une grande quantité de glace, eut égard à la température. Elle crissait donc tout particulièrement.
Une grande étendue blanche aux formes arrondies m’étonna vers la fin de mon périple. Il me fallut passer un petit pont où l’eau coulait encore un peu pour comprendre qu’il s’agissait d’un grand lac gelé.
Je fus seul dans l’abbaye, et rempli d’une présence étonnante qui m’éleva l’âme. Au sortir, il s’était remis à neiger le triple, au point qu’il neigeait dans l’Église Abbatiale, qui n’avait plus de vitraux depuis des siècles (en avait-elle eu ?) Je repartais à travers la page blanche, jetant un œil au cimetière et souhaitant hanter les lieux aux jours anniversaires de ma mort.
Oh, Adonai, Eternel mon Dieu,
Toi en qui je n’ai jamais cru,
Pourquoi sa voix, lui qui semble avoir Ta voix,
Me fait-elle trembler le coeur dans le poitrail ?
Quelques sons ensommeillés,
Tirés de ses rêves troublés,
Des sourires de m’entendre
M’ont troublé plus que je ne l’aurai pu croire.
Libère-moi de ma peine,
Et réunis-nous,
En effaçant nos tristesses,
Et nos colères.
Amen. (Pitié.)
La Lune a plongé, avec sa majuscule, sous l’horizon.
Pas de bruit – le froid arrivé tôt a tout assourdi.
Septembre part en courant, l’Hiver retient son souffle.
Malheur aux solitaires, dans leurs draps glacés.
Ce qu’il m’en a fallu du temps
Pour ne plus frémir à ton odeur
Sur la peau d’un autre
Je mens comme je te respire.
Perles d’obscures voluptés, perdues
En fils tendus, cassés
- nets
Avec le temps
Failles
- Sismicité des orgasmes en récurrences
Les corps vibrent et s’arquent
Dans des passés frémissants
Et l’immobile présent,
Sur la plus haute strate,
N’en peut plus
De ces géologies du cœur.
La courbe de ma première lettre hésite
La nuance exacte du rose au dehors
Échappe à mon thésaurus.
Oh, soudain :
En pensant à toi -
Rose « douceur ».
D’une brume à l’autre, finalement, il n’y a qu’un pas. De la suffocation âcre des fumées de la ville, je pénètre sans prévenir dans un immense globe d’air moite, empesé de sève et d’ombres dentelées projetées par les nouvelles feuilles du printemps, à peine déployées. La barrière entre la ville et le bois résiste quelques secondes, hésite, puis m’aspire comme une gelée de coings sur laquelle on aurait appuyé le dos d’une cuiller. Mon poil hérissé me réchauffe mais mon coeur brûle de sentir à nouveau, après cet hiver long, vide, gris et sans forme, ce renouveau pulsatile, qui n’en peut plus d’attendre au point qu’il ne s’arrête pas même la nuit. Au loin, de l’autre côté du lac, les échos de joie de la fête foraine et ses lumières pâles et artificielles. Leur reflet dans l’eau, version pastel et déformée, en serait presque mélancolique, en contrepoint des cris d’excitation que j’entends, assourdis par la végétation protectrice. Quelques formes errantes glissent dans l’ombre, sans bruit. Les oiseaux sont endormis et les clapotis de l’eau aussi.
A plus de minuit
Les enfants portent leurs prix
Sous les marronniers
Tu te vois dans l’eau
Sombres turbulences bleues
Sourires de carpes
Dans les phases de la Lune
Et la course lente
et circulaire
Des étoiles autour de ma maison
S’inscrivent peu à peu
Cartes à suivre au sextant
Vers Venise et Cordoue
Le Vent y souffle, chaud
Le Vent me souffle, à l’oreille.
Les narines à peine au-dessus de la surface de l’eau
Et les cheveux qui flottent sans peine dans cette eau pure
Les chocs du dehors, sourds
Viennent de loin
Mais y restent.
Ils n’ont pas droit de cité, dans ce calme que je crée.
Au seuil d’une percée dans la perle noire de la nuit
L’ivresse veloutée des pas du chat
Se fait silence d’ailes portées
Aux souffles irréguliers
De l’endormeur qui se débat
Dans les lianes de soie bleutées
Parsemées ça et là de prompts éclats de mémoires.
Ô que d’embûches dans ce sous-bois flêtri
Où la renaissance quotidienne
Quémande à la Lune son obscure vitalité.
Sur le passage de son âme,
Le Dormeur, accompagné de sa cour de rêves scintillants
Sèmera étoiles, vignes et karsts.
Sa main tremblante, dans l’autre monde
Cherche en vain une plume
Pour tout décrire.
Quelques feuilles se sont figées
Dans une résine incolore d’eau
Le peuplier, tardivement,
A envoyé ses émissaires vers un horizon
De glace et d’attente
Le carré d’herbes a gelé cette nuit
Et les feuilles sagittées se sont trouvées
Tricotées de veines d’argent lunaire
Lorsqu’il aura neigé, les apex émergeront
Solitaires, verts et brillants
En périscope sur les pentes de blanc.
Pont de pierres moussues veinées de gel
Craquelées de verre d’eau translucide
En attente du soleil du midi de février
Et de la délivrance des pattes des momies de gerris.
Souffle gris nacré
Survolant, en sifflant
Les couches successives de glace sur le lac
Quelques yeux en-dessous
Emergent si lentement
Et écoutent à l’abri la tourmente
Des lames hivernales du dessus
Un grain de pollen y virevolte
Puis se pose en un nid de flocons :
– Il y dormira.
Epistaxis du matin d’hiver
Gouttelettes tièdes, carmin
Forment une longue piste tremblante
Hésitante, devant ma porte dans la neige
Volte-face
Jusqu’à la salle de bains sur la carrelage
Ma cravate en soie, unie
Se trouve tachée de rouge
Mais n’en est pas moins belle.
Les glaces du jour
Refusent de fondre dans le brouillard
Crissements de pas froids eux aussi
A peine appuyés
Une forme
Trouble
Glisse
Silencieusement
Vers la rivière
Gelée
Un cygne ?
Un signe ?
Dissolution de paradis issu du songe
Soufflant autour de ce coeur triste et las
Qui ne sut boire que dégoût dans la douceur
Et perd son sang dans la douleur vulgaire.Dès lors il accompagne, sur un rythme de danses
Disparues, les troubles mélodies du désespoir,
Tandis que les couronnes stellaires du vieil espoir
Meurent sur un autel depuis longtemps déserté par Dieu.De l’ivresse des vins et des parfums ne te resta
Qu’un sentiment aigu de honte –
L’hier en un reflet défiguré – et te voilà broyé
Par le gris chagrin du quotidien.- Georg Trakl
Nous sommes au liseré de tout
A la frange perdue des mirages étonnés de l’âme
Les émotions, maintes fois soumises
Aux reflux
A la lune
Au soleil aussi
S’enlisent doucement dans une fin d’après-midi éternelle
A la tempête succède l’oeil
Et son attente – son immobile.
La stase dure et le fil ne rompt pas.
Vent de terre
Remontant, si vite, le long des haies du bocage,
Portant, de loin, les chaleurs des plaines
Et les piaillements des oiselles d’été
– Assoiffées
Le halètement des nuages bas
Viendra bien assez tôt
Répandre sa manne lourde de bleu
Sur leurs plumes sèches.
Parcelle d’ombre – parcelle claire
Damiers de clairs-obscurs
Grilles de peurs de nuits sans lune
La cour est vide, sans bruit,
Et la traverser est une épreuve
Chaque soir.
L’île semble si proche
Entourée d’un fin et scintillant manteau empesé
De perles brumeuses, diffractant dans le soleil
Les rayons oranges de la couronne du matin :
Incendie de l’aube tout autour des terres,
Tout autour de l’eau.
Surtout, rester à distance :
Car s’approcher, c’est dissoudre l’aquarelle.
Au matin, ma main se pose dans un recoin du radiateur
Des étoiles de givre se sont formées dans la nuit
Et brillent dans le jour à peine éveillé
Je regrette, au moment où l’air froid entre sous les draps
D’avoir dormi nu, sans toi
L’attente sera longue avant ce soir
Mais il me semble déjà t’entendre
Et sentir un peu de chaleur supplémentaire :
– la tienne.
Cela fait très longtemps que je n’ai pas été voir d’expositions, ce qui est bien dommage étant donné que notre capitale en est remplie. Voici donc celles que je compte visiter prochainement, classées par date de fin.
- Konpira-San, Sanctuaire de la mer – Trésors de la Peinture Japonaise (Musée Guimet, Paris)
Jusqu’au 08/12/08 Raté. Flûte.
- Louise Narbo – Hiver Fertile (Coeur de Ville, Vincennes)
Jusqu’au 20/12/08 Raté. Re-flûte.
- Svalbard, Escales en Terre Arctique (Palais de la Découverte, Paris)
Jusqu’au 04/01/09 Raté. Diantre.
- Terre des Pôles (Grille du Jardin du Luxembourg, Paris)
Jusqu’au 04/01/09 Raté. Fichtre.
- Chemins de couleurs, teintures et motifs du monde (Musée du Quai Branly, Paris)
Jusqu’au 04/01/09 Vu en compagnie de Kate. Assez brouillon et rapide. Muséographie catastrophique.
- Contemplations japonaises – Adachi/Fuse/Kameyama/Tanaka (Maison des Arts, Antony)
Jusqu’au 04/01/09 Raté. Crénom !
- L’esprit Mingei au Japon : de l’artisanat populaire au design (Musée du Quai Branly, Paris)
Jusqu’au 04/01/09 Vu en compagnie de Kate. Minimaliste mais des pièces magnifiques.
- Upside/Down – Les Arctiques (Musée du Quai Branly, Paris)
Jusqu’au 11/01/09 Vu en compagnie de Kate. Encore un parfait exemple de muséographie catastrophique néo-bobo comme sait apparemment en pondre le Quai Branly. Dommage pour les pièces qui étaient fort étonnantes, mais qui auront souffert de leur continuel balancement sous les pas des visiteurs, c’est certain.
- Celtes et Scandinaves, Rencontres artistiques VIIeme-XIIeme siècles (Musée de Cluny, Paris)
Jusqu’au 12/01/09 Vu seul. Mauvaise muséographie, salle beaucoup trop petite, surpeuplé. Dommage, les objets étaient très beaux.
- L’Herbier du Roy (Museum d’Histoire Naturelle, Paris)
Jusqu’au 15/01/09 Je suis mortifié, mais je l’ai raté. Responsables : les chutes de neige qui ont rendu le Jardin des Plantes inaccessibles les derniers jours de l’expo.
- Le Métro Parisien vu par Akemi Noguchi (Musée Carnavalet, Paris)
Jusqu’au 01/02/09 Pas vu.
- Rapa Nui, l’Île de Pâques (Fondation EDF, Paris)
Jusqu’au 01/03/09 Pas vu.
Ô lecteur, si l’une ou l’autre t’intéresse, accompagne-moi…
Durant ces mois obscurs, ma vie n’a scintillé que lorsque je faisais l’amour avec toi.
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint — nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers.Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et inerte
alors que mon corps s’en allait droit vers toi.
La nuit, le ciel hurlait.
En cachette, nous tirions le lait du cosmos, pour survivre.- Tomas Tranströmer, La Place Sauvage (1983)
Dans les hauts de Buda
Parmi les arbres
Le chant du soleil souffle
D’un poids si peu perceptible
Les vents de Turquie
Et leurs senteurs de citrus
Parsemées d’iris.
Je rêve
Assis sur le banc du tram
Et oublie la ville.
Les æschnes gonflées du bleu du ciel
Défilent le long des voies
Dans une sarabande connue d’elles seules.
Le bruit des voies
Si peu mélodieux pourtant
M’endort peu à peu.
A l’origine
Fut ta main sur ma poitrine
Et l’eau coulant
Dans les recoins entre notre corps
A peine séparés.
Terres errodées
Rouges de fer, gorgées d’or
Aux minces filets d’eau perdus dans les failles
Sous les caves obscures du temps qui passe
Goutte à goutte.
A mon oreille, en-dessous de nous
Le sol palpite et respire
Exhale un souffle brun et dense
Qui nous entoure, brillant
De siècles d’attente.
Les yeux ouverts vers ces boules de feu lointaines
Si proches pourtant
D’un geste des doigts
Se brûler
Odeur d’ozone dans le noir
Feux follets :
Etoiles sur Terre.
Les peupliers scintillent sous les légers rais de lumière du crépuscule. Orangés, doux, les révélateurs du soir éclairent les dessous argentés des feuilles. Les agaces piaillent sèchement dans le chien-et-loup, avant de se taire, étonnées comme à chaque révolution solaire par l’ombre qui prend le pas sur le monde. Un vif battement d’ailes, fantomatique, autour de la fenêtre. Les araignées, sans bruit, commençent à étendre leurs filets de soie sur ma fenêtre : au matin, les gouttes d’eau prises dans l’aube m’ouvriront une porte de douceur vers un nouveau jour.
Fluides aériens, humides mais clairs
Acérés en serpe brillante
Au coin de l’oeil, éthérés
Mais liquides de face, bénins.
Un arrêt au bord de l’eau, la nuit.
La ville retient son souffle constant
Et les gouttes de pluie semblent glisser,
Infiniment,
Sur la surface huileuse et noire.
Mon oeil distingue soudain des éclats
Les étoiles se reflètent au fond.
Les cordes d’eau façonnent le roc
Lentement, sûrement,
Arrachant seconde après choc,
Son lot de minéraux invisibles.
Cratères lichennés,
Sous la main, rugueux et frémissants
Résonnent, tout en graves
Au ralenti.
Fils de terre mouillée
Tendus sur les riivères d’herbe
Piétinées, jours après nuits,
Par les souffles descendus du col
- Là-haut, dans l’horizon
Une bouche immense de gangues cachées
Déverse sans faille
Ses amères humeurs gorgées.
Abaque | Abat-vent | Abbaye | Abée | Abricot | Abrupt | Absinthe | Abstraction | Abysse | Acaule | Accrescent | Accroc | Accroire | Acédie | Acéré | Acescent | Acheb | Aciculaire | Acouphène | Adret | Adulaire | Aéraulique | Æschne | Affleurer | Afflux | Affusion | Agace | Agassin
Que d’inspiration entre les simples pages d’un Larousse illustré…
Dans le gris de fonds marins,
Perdus, là, sur la Marne
Volent, vifs-argents, ce qui flottait dans le fond
Jusqu’au matin.
Tourbillons d’écumes de sel,
Déplacés, loin, de la Manche
Se font, se défont, et charrient galets à rebours
Nuits et jours.
La main immobile,
Attrape, doucement, les sédiments du lointain
Et les rides, en surface, vibrent le long de la rive
En brillant.
Je classe, d’un trait sombre, nos histoires imparfaites à la lettre X
Elévation alphabétique, ciel d’avions, le bruit couvre la rumeur
On se percute sans se toucher, la chute nous ombrage
A l’automne, trop souvent, les feuilles mortes se ramassent à la pelle
J’aimerais parfois que tu me prouves le contraireParis d’or et sans plage, le sable des roches m’aveugle
Noir à dessein, côte Normande et tête baissée, la ligne se cabre
Les nuages ressemblent à des vagues ; toute cette mousse m’écume
Structure anatomique et désir perdu, un vol plané sur les crêtes
Depart d’immédiat, renaître de peu, à quel temps sommes-nous ?- Cyril Berthault Jacquier (avec l’aimable autorisation de l’auteur)
(Semi-autobiographique pour le premier diptyque de cette saison pour Akynou.)
C’était un matin comme les autres, somme toute. Un peu plus bleu que prévu. En un souffle rapide, un halètement de rails, et mes pieds foulaient soudain le sable de la baie de Somme. J’avais l’habitude de ces rivages vides de peuple, et je le trouvais là rempli, grouillant d’agitation. Des enfants surveillés et tancés à peine, parfois, par leurs famille fières. Les quelques couples silencieux, plein de leur amour et du bruit des vagues.
J’ai cherché une main à laquelle me raccrocher. Je me suis retourné, croyant entendre mon nom, revivant brutalement des bonheurs déjà passés. J’ai erré de Quend-Plage à Fort-Mahon, m’enfonçant dans les rigoles creusées dans le sable, hagard, écoutant dans les souffles des dunes et des nuages rares les échos de nos touchers disparus.
Je cherchais en vain ma place qui n’y était plus. Je suis rentré à Paris. Aux alentours de la Gare du Nord, j’ai marché sans but, ignorant toute logique. Et dans une ruelle, j’ai senti que la lassitude était juste un peu trop forte pour que mes jambes me portent plus loin. Alors, je me suis allongé, sans personne autour, la joue contre le bitume de mes jours durs.
Demain, dans le matin, je partirai rejoindre les brumes de la Baie de Somme, l’espace de quelques heures.
Une parenthèse bienvenue. Dois-je emporter mon vélo ou faire un peu de stop, de Rue à Quend-Plage-les-Pins ?
Dix ans de plus. Vingt kilos de moins. Moins de poil sur le torse. Moins de barbe. Plus de pectoraux globuleux. Plus de blond, moins de roux. Plus de bronzage, moins d’acné. Tous ont voulu quelque chose de différent. Mais lui, non.
Il m’a juste accepté comme je suis. Et je l’attends. Parce que je ne peux pas faire autrement.
Cher être aimé,
Je suis très malheureux.
Bien en toi,
L’amant dans le placard
A chaque orgasme, j’espère avoir un arrêt cardiaque.
Trouvé chez Nacara. Mais moi j’ai fait l’effort de traduire en français.
(List seven songs you are into right now. No matter what the genre, whether they have words, or even if they’re not any good, but they must be songs you’re really enjoying now, shaping your spring. Post these instructions in your blog along with your 7 songs. Then tag 7 other people to see what they’re listening to. / Listez sept chansons que vous aimez en ce moment. Peu importe son genre, ou si elles ont des paroles, ou même si elles sont bonnes ou non, mais elles doivent absolument être des chansons que vous aimez vraiment en ce moment. Postez ces instructions sur votre blog avec vos 7 chansons. Puis taguez 7 autres personnes pour voir ce qu’ils écoutent. )
# 1 – Massive Attack – Teardrop – extrait de Mezzanine
Parce qu’elle me fera toujours vibrer de haut en bas. Symbole des matins de printemps après la pluie, alors qu’il faut se lever tôt et partir dans la ville. Fearless of my breath.
# 2 – Cristina Branco – Cristal (Tinha Algum Vinho Ainda) – extrait de Ulisses
Je ne comprends pas les paroles en portugais. J’ai cherché les paroles sur le net un peu partout, sans succès. Mais c’est tellement beau que je m’en construis à moi. Je sens que c’est une chanson d’espoir.
# 3 – Maurane – Le Bonheur – extrait de Si Aujourd’hui
2:56 d’épines dans le coeur. De douleur en intracardiaque… Parce qu’il y en a un associé à cette chanson et que j’attends sa décision. En fait, à sa bouche est suspendu mon bonheur futur.
# 4 – Yelle – Je veux te voir – extrait de Pop-Up
Je suis tombé dessus plus ou moins par hasard alors que j’allais une fois au Sun City. J’y vais très rarement, même plus du tout, car il n’y a pas d’endroit à Paris où on pratique mieux la marche de l’empereur. Le froid de l’Antarctique inclus. Depuis, je l’ai dans la tête. Maledizione.
# 5 – The Offspring – Original Prankster – extrait de Conspiracy of One
J’adore Dexter Holland. Shut up.
# 6 – Robbie Williams – Lovelight – extrait de Rudebox
On a dit beaucoup de mal de Rudebox, et moi je trouve que c’est un très bon album. On a dit beaucoup de mal de cette chanson minimaliste, et moi je la trouve totalement réussie. Comme moi, j’adore être à contre-courant, parfois.
# 7 – Zazie – La Preuve par trois – extrait de Made in Love
Je prends la chanson au sens métaphorique, bien sûr. Un peu trop dur de s’identifier. Même si ce n’est pas trop douloureux de savoir que je n’aurai pas d’enfants.
Alors, alors, alors, qui vais-je taguer ?
La Douce-Soyeuse-Passionnée, Gilda, Flickette©®, Euqinorev, Akynou, Mel, MrPeer. Souffrez.
Maelström. Tout s’accumule, tourne follement, et je suis le point de non-retour. J’ai l’impression fort dérangeante que de nombreux, très nombreux changements sont à venir, bientôt. Et je crains n’avoir qu’un contrôle très limité sur les choses. (Impression confirmée par les cartes, d’ailleurs.)
Ma vie amoureuse est une catastrophe, car ma sexualité la parasite et la paralyse. Je suis encore très amoureux d’un homme qui m’a fait beaucoup de mal, que j’avais tenté d’enterrer à jamais, mais qui est revenu ces derniers temps. J’avais joué la transition dans son couple, la bulle d’air qui lui a permis de repartir à toute vapeur avec celui qui vit avec lui. Six mois à me donner sans recevoir en retour quoi que ce soit. Mais il s’avère que son couple bat à nouveau de l’aile. Nous nous revoyons régulièrement. Nous faisons l’amour à chaque fois, c’est parfait. Il est le seul avec qui je n’ai pu me contenter que de son seul contact. Toutes mes relations se sont avérées des désastres à cause de ça : mes envies d’ailleurs que personne ne semble prêt à assumer. Mais avec lui, non, je n’en avais pas besoin. Dois-je espérer leur rupture ?
Ma vie professionnelle est une rigolade. Un an de formation rémunérée comme secrétaire d’architecte, où je fais 28 heures par semaine en entreprise et 7h à l’école. Je suis le seul mâle de ma promo. On s’amuse comme des folles. Mais ce boulot est inintéressant au possible, et j’ai vraiment du mal avec la personnalité de l’Architecte. Ils se ressemblent tous, et même s’ils ne sont pas forcément méchants, ils sont dans leur monde : fixés sur eux-mêmes. Mon contrat se termine le 1er avril. Je doute qu’ils désirent me garder – et de toute façon, aucune chance que je reste. Je serai libre d’avril (ça tombe bien, à cette date j’aurai fini de payer mes crédits) à septembre. Et en septembre, j’essaierais bien un CAP fleuriste. Je passe mon temps à changer d’orientation. A force d’essais, peut-être tomberai-je sur le travail rêvé ? Je me vois bien possédant mon magasin… Et j’ai toujours adoré les fleurs et l’activité manuelle. Nous verrons bien.
Ma santé n’est finalement pas si mauvaise, comparée à ce qu’elle a été. J’ai envoyé valser anti-dépresseurs, thymorégulateurs et autres psychotropes il y a un mois. Je me sens plus clair. Pas plus heureux, ni mieux : plus clair. Comme si j’avais vu à travers une vitre fumée pendant un an et que brutalement je l’avais enlevée : ça fait mal aux yeux, mais au moins, on voit les détails et les couleurs. Comme le dit ma doctoresse : vous travaillez sans filet. Certes. Le risque me plaît. On ne peut pas vivre sans. Et je crois que mon traitement a été responsable de ma prise de poids. Parlons-en, tiens : je fais maintenant 1m83 pour 99kg. Arrondissons à 100. Mais je ne me sens pas laid. C’est juste plus dur pour s’habiller. Le 48 n’est pas trouvé partout. Ah, si j’avais le goût du sport…
Ne parlons pas de mes finances désastreuses, to say the least, ni de ma sexualité exacerbée et inapropriée…
Bref. Comme on le dit chez nous : j’ai pas d’plaisir…
J’ai visité hier en compagnie de ma mère l’exposition sur Zao Wou-Ki, à la Bibliothèque Nationale de France. J’ai trouvé ses oeuvres fort intéressantes, et étonnantes de profondeur, lorsqu’elles sont vues de loin en particulier. Ses illustrations de début de carrière m’ont beaucoup touché, également. Il a beaucoup illustré pour les poètes français. Mais le plus étrange, dans cette excursion, est que je suis tombé en arrêt devant un des textes présentés. Voici l’extrait qui m’a figé sur place.
A la surface de l’étang, les hautes pattes très minces du faucheux qui, en cisaillant l’eau, se tient immobile contre le courant.
A minuit passé, dans le noir, le petit bruit mat sur l’escalier de bois des pattes (presque sans pesanteur) de la chatte, qui vient dormir à mes pieds.
Sur la dune, cueillir une tige, en frotter la paume de sa main et tout le reste de la journée respirer de temps en temps l’odeur de réglisse et de poivre.
Dans la maison qu’il faut quitter à l’automne, sur ce figuier qu’on adjurait de mûrir enfin, une seule figue mûre à l’instant du départ. La couper en deux, et sa chair violacée brille au soleil de septembre à sa fin. [...]Claude Roy
Claude Roy disait que le journal intime est un livret de caisse d’épargne du temps qui passe. (dans Permis de séjour 1977-1982) Moi qui suis incapable de mettre le moindre sou de côté – vous devriez voir mes comptes, c’est à mourir de rire – je serai fort riche, la vieillesse arrivée.
Voilà, j’ai refait un peu mon petit carnet virtuel. En noir et or, mais finalement, sans changer grand-chose dans le fond. Ça me plaît beaucoup.
J’aimerais faire de ma chambre
Un univers invisible
J’aimerais faire de mon corps
Une monstrance d’or
J’aimerais faire de ma voix
L’agneau de l’Apocalypse
J’aimerai faire de ma vie
Un livre d’histoires.
(Fiction de souvenirs modifiés pour Akynou, qui nous fait bosser l’imaginaire.)
C’était un jour de grand vent. Les joncs de mer battaient follement une écume à peine irisée. Nous étions là, au fond de la lagune, à l’écart du monde. Les vacances italiennes auraient dû être ensoleillées, écrasées de chaleur, mais le ciel en avant décidé autrement, et cette atmosphère grise et aqueuse s’étendait sur nous depuis notre arrivée.
Le sable avait volé jusque sur le petit chemin qui reliait l’arrivée des bateaux au village et à l’église. Venir de si loin pour ne voir qu’un reflet d’antan et des reliques, ces bouts de bois de Dieu, n’effleurait même pas l’esprit de la plupart des gens, mais nous avions eu faim de tranquillité, envie de calme et d’échapper à la rumeur grondante et permanente des foules de la place Saint-Marc.
Dans le vaporetto, nous avions fait la connaissance d’une petite brune. Suédoise. À l’opposé du cliché. Elle avait dans ses yeux une lassitude telle que même son sourire ne pouvait constituer un masque efficace. Nous n’étions que trois sous les vitres du bateau, plus une famille de japonais silencieux, visiblement désorientés. Inga, Inga Andersson. Un nom de conte pour enfant. Elle était déjà venue ici, et aimait le contact de ces pierres intactes. J’écoutais ses paroles et son ton doux, et l’anglais qui s’échappait de ses lèvres m’étonnait par l’étrange dualité entre les larmes en permanence sur le point de s’échapper de ses paupières et son accent tout en pointes vives.
Aussitôt accosté, elle s’était éclipsée et nous ne l’avions plus revue.
Je te regardais, moi aussi, avec une certaine mélancolie propre au lieu et aux nuages gris effilochés au-dessus de nous. Le temps avait passé sur nous et tu n’étais plus la même. La voie de l’amoureux est tortueuse, comme le chemin qui mène au village – chaque jour, nos contacts se réinventent. Mais comme tous les chemins mènent à Rome – ou à Venise, le cas échéant, toutes nos routes nous ont sans cesse ramenés l’un à l’autre.
Le portail de l’église (où est-ce une basilique ? Je n’ai jamais su faire la différence.) ne se dresse pas, il existe, c’est tout. Il est là, benoîtement, et se fond doucement dans le paysage de toute sa splendeur romane éteinte. A l’intérieur, il fait froid et les rais de lumière blanche éclairent les sarcophages des bienheureux. Je suis indifférent à la haute atmosphère spirituelle, à la véritable histoire du lieu. Tu sembles fascinée. Au sortir, tu prends ma main dans la tienne et tout cela me donne les larmes aux yeux.
Je vais partir, sans toi. Mais je reviendrai à Torcello te retrouver. Seras-tu encore là ?
Une indicible tristesse me berce
Autour de ces peaux évidées,
Derrière les vitres à peine éclairées,
Je me sens, moi aussi
Eteint ou en voie de l’être.
Je me brûle par les deux bouts.
(Aujourd’hui, visite de la Grande Galerie, en compagnie. Lieu de mémoires d’enfance transformé en sanctuaire dévasté par l’âge adulte.)
En harmonies d’or et de sombres
Passés éclatés noués d’obscur
L’envie première de te toucher
Ici, au milieu des regards vidés
Me submerge, m’envenime et assourdit mes reins
Grisés de sentir
Ton parfum autour de ces êtres fanés.
Brefs éclats bruns
De tétons mâles, pointus
Le sourire, en bandoulière
Distrait dans la rêverie.
Fines escalades lardées
Escapades persillées et terreuses
D’éveil stomacal et de papilles ouvertes
Ma tête est pleine.
Les lignes droites m’ennuient
Et les courbes n’ennauséent
A choisir, un peu d’immobile
Ne me déplairait pas.
Miroirs de mes malchances
Epais flux éteints
Au ressenti des ondes longues
J’oppose les éclairs de la solitude
Clairs chaos du jour
Vous affronter, chaque matin
Est un combat qui me lasse.
(Pour répondre à mon charmant asexué Perpignanais.)
Hier, j’ai acheté :
- Piment brûlant, de l’Artisan Parfumeur ;
- HM, de Hanae Mori.
Qui viennent s’ajouter à :
- L’Anarchiste, de Caron ;
- Givenchy pour Homme, de Givenchy ;
- L’Homme, de Versace ;
- Black Pepper, de Molton Brown ;
- Javari, de Body Shop ;
- L’Eau des Baux, de l’Occitane ;
- L’Eau des Quatre voleurs, de l’Occitane ;
- Méchant Loup, de l’Artisan Parfumeur.
Comme me l’a si bien fait remarquer mon frère hier, je n’ai pas d’identité olfactive. Ou plutôt, j’en ai tant qu’elles me camouflent. J’aime semer le trouble par l’éclectisme.
(Je me sens un peu vide, en ce moment. Un peu trop seul. Heureusement, j’ai mes pensées positives.)
Pendant plusieurs jours de suite, la pluie ne s’est pas arrêté. Les jeunes feuilles ont subitement pris des teintes plus profondes, et de ma fenêtre, tout ce qu’enfermait mon regard était vert. Devant ma chambre étaient plantés quelques ormes encore jeunes. Leur feuillage luisait sous la pluie.
Les Années Douces, Hiromi Kawakami
(Moi, devant ma fenêtre, j’ai le ciel, mais je suis trop haut pour avoir des arbres. Qu’aimerais-je vraiment trouver au-dehors ? Un petit bois de montagne, brumeux, avec un petit cours d’eau et un petit étang. Calme. Voilà.)
Alors, l’homme aux mains nues
Les traitera en sœurs,
Irriguera leur soif
De ses moindres sueurs,
Nourrira leurs espoirs
De fumure et d’orgueil,
En eaux de cuivre bleu
Maquillera la feuille
En irréelle acanthe
Aux perles d’ambre et d’or,
En grenats cramoisis
Par les feux de l’aurore,
En ces aubes blanchies
Par des rosées discrètes,
Où son âme s’envole
En récoltes secrètes [...]
Michel Chavarria, Le Faiseur de Vermeil (avec l’aimable autorisation de l’auteur)
(Note de l’auteur : Thomas a choisi les larmes. Mélie, les peurs. Devant ce négativisme grisâtre – mais ô combien réaliste, je prends le relais en mode lumineux.)
J’ai souri en faisant la vaisselle, il y a quelques jours, en pensant à toi. Si fort que j’en ai eu mal aux joues, et qu’une larme a perlé au creux de mon oeil droit.
J’ai souri en regardant le ciel orange, violet et rose au-dessus du lac Daumesnil, en rentrant un soir chez mes parents. J’ai failli percuter une voiture à cause de ça. Depuis, j’évite de regarder le paysage en conduisant.
J’ai souri en regardant mon nouveau patron sourire, parce que pour une fois, j’ai un patron qui ne porte pas de masque.
J’ai souri en faisant un gros doigt d’honneur à la pyramide du Louvre, après avoir démissionné.
Je souris dans mon sommeil chaque nuit passée à côté d’un corps chaud.
Je souris en me regardant dans une glace. Mais depuis peu.
La couverture roulée en boule
Pleine d’odeurs de toi
Les cigarettes fumées, dans l’air
Et tes vêtements d’hier
Je respire l’endroit du drap où tu as dormi
Je pourrais tout à fait passer mes journées à t’attendre.
Un, deux, trois
Quatre, cinq et six encore
Je me prends à compter les moulures
Et les chiures de mouches du plafond beige.
A l’écoute du silence,
Je laisse les vagues du néant du temps
Lentement déferler, douces et piquantes,
Sur mon corps abandonné.
L’après-midi passe,
Epais tel un miel cristallisant
Et je nage doucement
Sur l’écume sucrée des langueurs de mars.
Fines volutes de coton
Eclats de lumière sur le mur d’en face
J’entends ma respiration.
Tout est calme.
Encore des brumes
Eclairées de soleil diffracté par le verre
La chaleur me brûle la peau
Et derrière le rideau, je t’entends.
J’ouvre et te souris,
Mais seul le miroir me répond.
Vivement ce soir, que tu reviennes.
Aux portes du jour
Les volutes de vapeur,
Le long de ma peau,
S’envolent vers la tienne.
Des entrailles de la couette
Monte un grondement sourd
Et le souffle de la bête cachée
Apaise les tempêtes qui gémissent
Derrière la fenêtre et sous ma peau.
Aujourd’hui, j’ai vu la mer.
Ce fut doux.
Mais peut-être pas autant que la nuit passée entre tes bras.
Cela ne mène à rien.
Billings Gazette est un groupe de jazz formé en 1971 par Biff Donat (1937-1999), Rudy Lavern (1944-), Topsy Hertha (1945-) et Zara Maureen (1951-1984), à Wolfville, Nouvelle-Ecosse, Canada.
Leur premier album, No loss of enthousiasm, sort le 12 avril 1972, avec Donat au piano, Lavern aux percussions, Hertha au saxophone et Maureen au chant. Sa voix éraillée, légère, ne collant pas du tout aux courants classiques du jazz, connaît tout de suite un grand succès.
En 1974, le groupe intègre Sid Custodio (1943-2004) à la trompette et Veronika Valli (1939-) à la clarinette et au chant. Sa voix a toujours été décrite comme plus terne que celle de Maureen, mais elle n’en reste pas moins claire et, comme le dira Custodio vingt ans plus tard « avec une touche de douceur qui vous relâche tout le corps ».
La même année (le 15 mai) sort How to make gloves, qui étonne par ses textes engagés et les duos presque violents entre Valli et Maureen.
Tout de suite après la sortie du disque, le groupe intègre le vibraphoniste Jalen Murphy (1948-), et entame une tournée au Canada. L’année suivante, le groupe s’installe à Boston, Massachusetts, où le succès est au rendez-vous, surtout dans les clubs. Ils fondent le label indépendant Zerotin.
Leur album suivant sort le 21 juillet 1979 et se nomme There is common sense below, beaucoup plus pop, aux mélodies plus sophistiquées.
En 1981, Rudy Lavern, fatigué par une vie familiale difficile, quitte le groupe en plein milieu de l’enregistrement de leur nouvel album, et est remplacé par Constant Maxen (1950-) aux percussions, ainsi que sa compagne Sidney Eirlys (1954-) à la flûte et au chant. Elle n’a pas le coffre d’être une chanteuse de premier plan et restera toujours aux choeurs. Le nouvel album sort le 1er novembre et s’intitule Faith against knowledge. Il reste dans la continuité évolutive du précédent opus, mais les textes sont plus légers et le rythme se fait plus entraînant.
Le 13 janvier 1984, Zara Maureen est retrouvée morte chez elle. L’autopsie concluera à une overdose d’héroïne, et le groupe perd sa voix. S’ensuit une traversée du désert de deux ans où les conflits sont nombreux au sein de la formation, maintenant forte de 7 personnes. Maxen et Eirlys se séparent, sans pour autant quitter le groupe, mais leur entente musicale s’en ressent. Un soir, Custodio et Murphy en viennent même aux mains, ce qui leur vaudra chacun une nuit en prison. Le groupe se sépare pour « faire le point » sur ordre du dirigeant Biff Donat. Topsy Hortha est encouragée pendant cette période par Veronika Valli à travailler sa voix en plus du saxophone, et Hortha se découvre un don caché : une voix vibrante, toute en graves, qui complète parfaitement celle de Valli. Elles travaillent ensemble jusqu’en 1986, puis le groupe se reforme, plus calmement. La découverte de la « remplaçante » de Zara Maureen déclenche un enthousiasme qui achèvera la réunification de la formation. Gil Bahadur (1925-2005), saxophoniste, intègre la formation la même année, ainsi que Sheila Arlette (1941-) au hautbois et Michaela Attie (1950-) au chant et aux percussions. La voix de cette dernière se fond dans la tessiture de Sidney Eirlys et elles forment un choeur parfait pour les deux « soeurs » Hertha et Valli, dont les duos formeront l’essentiel de l’album suivant.
Très rapidement enregistré, We are undone sort le 14 janvier 1987. Encensé par la critique, il restera malgré tout un succès très moyen commercialement.
De plus en plus influencés par la musique électronique et les divers courants de la lounge-music de par le monde, le groupe intègre Viktor Paul (1968-), jeune DJ, dans la formation. Il transformera leur musique sans la dénaturer, lui donnant l’aspect unique d’une réelle formation de jazz à l’ancienne tout en y ajoutant les mélodies et les samples des dernières musiques à la mode. Leur album suivant, The right scale of values, sort le 26 octobre 1990 et est un triomphe. Inclassable et nostalgique, il marque l’apogée de la formation. Très court, il déclenche une véritable déferlante de demandes de la part des fans, frustrés de le faible cadence de production de l’ensemble.
Pris dans une tornade médiatique intense, le groupe décide d’enregistrer un EP de six titres, qui sera suivi selon l’accueil de celui-ci par une tournée. Le 14 juin 1991 sort Pray as if. Sans appel : les albums s’arrachent aux Etats-Unis, au Canada, en Europe et au Japon. La tournée sera mondiale.
La tournée est épuisante, et passera par dix-sept pays. Plus de cent quarante concerts seront donnés. Lors de l’avant-dernier, à Providence, Rhode Island, Gil Bahadur ne peut monter en scène, et devra être transféré à l’hôpital pour y subir une opération cardiaque dont il ne se remettra jamais. Il décèdera chez lui, à Boston, en 2005, très diminué.
La tournée ayant été un succès à l’image du dernier album, la pression publique se fait plus forte encore sur l’ensemble. Cependant, de par leur engagement à leur label indépendant, ils peuvent se permettre de prendre leur temps. Trois ans de plus seront nécessaires pour finaliser leur septième album : This is my answer, qui sort le 3 mars 1995. Les sonorités sont tristes et douces, avec quatre morceaux avec des invités de prestige : Quincy Jones, Pat Metheny, Astrud Gilberto et Nina Simone.
Ce sera leur dernier album. En 1999 décède Biff Donat, le chef et doyen de l’ensemble, qui décide de se séparer au faîte de sa gloire.
Crédits photos : Werner Wattenbergh, D’Angelo, –andrea–, Lessfeet, Kennedy Goodkey, Whitney Waller, Ecstaticist, Timothy Erickson.
Explications : pour ceux qui se questionnent, j’ai fait ma propre version perso de ce truc trouvé chez Peerounet, Nacara et les autres. Il s’agit d’une biographie d’un ensemble imaginaire, basé sur des processus aléatoires.
« Tu es beau.
- [...]si. »
Merci ou Toi aussi ?
(Au loin, bientôt, tu repars. Et moi, après tout, je n’aurai été qu’une façade de plus dans cette ville grise.)
Mille marches d’acier
Le souffle coupé
Des merveilles, au loin
Cet inaccessible là
Est à portée de main
Je brûle.
Peu importe, maintenant, à qui j’ai envoyé cette lettre. Le contexte : je sortais de l’hôpital, il y a un an et demi.
Comment expliquer ? Comment expliquer cette force incroyable qui me vient parfois et qui l’instant d’après, s’effondre sur elle-même, me laissant amer et faible ? Je voudrais tant pouvoir te faire rentrer dans ma tête, te faire habiter mon esprit et mon corps ne serait-ce qu’une minute ! Tu comprendrais tout. [...]
J’attends quelque chose, quelqu’un, un moment, que même une chute dans la Seine au péril de ma vie ne m’a pas fait approcher. De la chute où je pensais trouver des ailes, je ne me rappelle qu’un souffle hurlant à mes oreilles et je me retrouve avec toute la jambe gauche tuméfiée. Du fond de l’eau où je pensais trouver un rêve sous-marin, je ne revois que l’horreur d’une eau noire et sale. Alors je suis remonté, j’ai nagé, je me suis mis sur le bord et j’ai regardé dans le vide. Je suis prisonnier. Alors imagine un prisonnier qu’on enferme dans une autre prison ? [...]
Je ne trouve plus les mots ni la force. Alors je vais tenter de m’évader un peu, en même temps que je tenterai de faire semblant de me fondre dans ce monde, comme tout le monde me l’a demandé depuis vingt ans.
Mais vous ne gagnerez PAS.
Combien de temps me faudra t-il pour passer à autre chose ? Je brûle.
Le vent est tombé
Et les gouttes continues sont chaudes
Sur le pas de ma porte,
L’envie me prend de me baigner.
Pieds nus dans l’herbe détrempée
Je respire cet air si vif, si peu terrestre soudain.
La tête me tourne et l’eau atteint tout mon corps.
Les rais de lumières les plus fins m’entourent gracieusement.
Autour, les arbres floutés
Semblent des présences bienveillantes
Et j’aspire à longs traits
Leurs souffles brumeux.
L’eau de l’étang frémit
Mais pire encore le sort des roseaux
Penchés, presque noyés.
Les coulées célestes
Grisaillent le paysage
D’une aube faussée.
Fin du monde
Lumière dorée qui perce les nuages
Et submerge la pluie elle-même.
Tout au long des rigoles de terre,
Tout à l’heure,
Reinettes et escargots trouveront leur paradis.
La noirceur a posé son châle de suie
Tout autour des lumières de ma maison.
La lanterne dans le coin, suspendue au porche,
Tangue sans s’éteindre.
Quelques tuiles s’envolent
Et viennent se briser entre les genêts du jardin.
Impossible de défier les éléments déjà offusqués
Par une offensive lumineuse
J’éteins la lampe du bureau
Et allume deux bougies.
Au loin, guideront-elles le voyageur égaré ?
La flamme vacille
Et le vent, au-dehors, hurle.
Le contact de ma main contre la vitre
Aspire la maigre chaleur de ma paume
Et la buée s’étend, comme un voile,
Vers les quatre coins du verre.
Les cyprès, souples sous le souffle des terres
Battent en fouets arborés
Les éléments aériens dérangés par la tempête.
Dans l’obscurité, seule la Lune, elle, reste immobile.
Sur ces notes et ces susurrements chuintés
Plus de larmes
Il n’y a plus d’il dans ma tête.
Le blanc de l’écran m’éblouit.
Il nous arrive d’être ébahis devant des montagnes, des océans, des soleils, d’être impressionnés par ce qui est hors de notre portée, par ce que nos mains ne sauraient pas fabriquer, ce que nos esprits seraient incapables de concevoir. Mais on ne s’attend à rien devant les hommes. Rien qu’à des sentiments ordinaires. Et puis, un jour, il en est un qui survient, auquel on n’est pas préparés, et on a les genoux qui ploient. On ne sait pas dire pourquoi. On en trouve pas les mots. Ça n’a rien de religieux. On n’est pas dans l’adoration. C’est quelque chose qui a à voir avec la grâce, avec la magie. Soudain, on est dans l’éblouissement. On est un pas en arrière, ou un cran au-dessous. On est tenu à distance. Le sentiment qu’on éprouve, ça n’est pas forcément du désir. Pour les femmes, peut-être, oui. Mais c’est autre chose aussi. Une sorte de réserve. Un respect face à une puissance indicible. Il y a des hommes qui ne sont pas juste des hommes.
Philippe Besson, Un instant d’abandon
Akynou, cette figure ô combien maternelle, parmi d’autres, dans cette famille que j’ai voulu créer au détour de claviers, sans jamais y arriver, a écrit ceci à mon propos, après m’avoir vu au Paris-Carnet d’hier soir :
Il me fait irrésistiblement penser à ces jeunes dandys du 19e siècle, tant dans sa façon de se tenir, sa légèreté de façade, cette joie qu’il arbore, son côté bulle de champagne que dans la faille qui affleure derrière, mais qui se laisse de moins en moins dénicher. C’est que le jeune seigneur prend de l’âge et des défenses.
Je ne sais pas quoi en faire. La faille n’a pas disparu, mais oui, elle s’est réduite, brutalement, à coup de séismes. Mais plus important, le masque est tombé. Je n’aime plus faire semblant. Maintenant, quand je suis fatigué, triste, ça se voit, je le dis. J’étais en colère contre plusieurs personnes présentes, hier. Ils l’ont senti. Qu’ils en aient quelque chose à faire, c’est un autre problème. Mais je n’ai pas retourné cette colère contre moi, comme par le passé. Finie, l’auto-flagellation.
Enfin, je crois que je suis capable de donner. Que ce soit du positif comme du négatif. Je ne suis plus une bombe atomique en perpétuelle explosion intérieure. Maintenant, j’exploserai toujours, mais vers l’extérieur, histoire de ne plus me dévaster. La reconstruction est la prochaine étape.
Je tenais à remercier, en plus de l’auteure de ces mots qui me touchent : la sémillante Flickette™ qui m’a adorablement ramenée, et qui s’est en plus arrêtée à la pharmacie à Nation pour moi, peu avant minuit ; Gilda pour son sourire qui n’a jamais failli en ma présence, comme celui de Mel, ou de Gaby, d’ailleurs ; Koz, autre figure maternelle ; et tant d’autres. Je tenais également à faire passer des messages personnels : oui, j’ai peut-être tendance à pérorer, mais au moins, je ne prends pas les gens de haut du fait d’une ridicule ascendance d’âge ; non, apprendre par coeur les conjonctions de la langue anglaise ne fera pas mieux écrire ni comprendre, bien au contraire ; un furoncle sur la fesse droite, ça fait mal – mais ça, on l’a bien compris, tant je l’ai répété.
Le flou, autour.
Peu de sommeil, la nuit dernière.
Mais qu’importe : grisé, sous ces lanternes qui n’en sont pas
Je brille d’or et de bulles.
Vidé, ne tenant plus que par un fil
A la grande toile de mon théâtre
J’oscille, oscille…
Et en myriades de couleurs, j’implose.
Le froid, autour.
Il pleut un peu, mais mes cheveux huileux
Ne s’en émeuvent guère.
Sommeil.
Rosi, perclus, mais souriant
J’arpente, en silence, les rues encores brillantes
Comme une gangue de glace colorée
Fondant, enfin, sous le soleil d’après-solstice
Les fêtes de la fin de l’an sont parties
Dans une grande explosion de joie commune
Sans fin, cette attente.
Excité, les yeux grands ouverts, j’ai espéré
Qu’à minuit, moi, comme les autres
Aurait ma part d’illusion.
En lieu en place,
Deux larmes éteintes dans la nuit.
Sur le seuil des matins blancs
Viennent se poser, en un souffle
Les écumes éteintes de l’année passée.
Il est nombre d’ambiances et de regards qui ne seront jamais décrits sous ma plume. Non que ce soit de l’étourderie ou un manque d’observation – mais bien que je censure ignoblement mes perceptions lorsqu’il s’agit de les transcrire.
Maintes atmosphères qui me pénètrent me font peur et m’ôtent des perspectives de rêves pour longtemps. Je ne les écris pas. Je ne suis pas un écrivain ni un poète du quotidien.
Mes poèmes parlent d’horizons cachés derrière le voile de la conscience, d’ouvertures fines et de craquelures dans une réalité qui devient malléable sous les caractères tracés par mon stylo.
Parfois, lorsque la pression est trop forte, je couche dans la douleur ma vie et sa fadeur. Mais je n’ai jamais pu m’empêcher d’y poser une once d’irréel, de forcer le trait pour ajouter du dramatique.
Mais le moment le plus accomplissant, je crois, lorsqu’il s’agit d’en venir à l’écriture, est la survenue d’une sensation si belle, si pleine, si profondément pure, qu’elle fait se rejoindre réalité et ce bonheur que je recherche à travers chaque lettre ou signe de ponctuation. Alors, c’est l’inspiration assurée pour des semaines entières de pages.
(A Linné, Cook et autres Magellan.)
Vifs, dans l’air
Goémon, piliers de basalte irlandais
Errances marines passées
Rides sur l’eau verte
L’immense bouche liquide
Déverse sa salive en une image passée
De monstre mythique
Enragé et instable
Pourtant, son souvenir
Par les distances lointaines, se fait câlin
Réchauffe l’être glacé
Trop profondément à l’intérieur des terres
Le vent des mers
Puissant, pernicieux
Insuffle une nostalgie de l’inconnu
Aux innocentes victimes de l’aléatoire
Maintes vies cristallisées
Au sein d’un désir d’îles désertes
Labourées par les brumes
Et bordées de sel gemme.
Un millier secouent la tête, hagards
Mais un prépare son départ.
Ma palette, c’est :
- du jaune de cadmium citron ;
- du jaune Turner ;
- du jaune de cadmium (tout court) ;
- du vert de vessie permanent ;
- du vert de Hooker ;
- de l’oxyde de chrome ;
- du bleu céruléen ;
- du bleu de cobalt ;
- du bleu de cobalt foncé ;
- du bleu de Prusse ;
- du gris de Payne ;
- du violet outremer ;
- du violet Winsor dioxazine ;
- du violet de cobalt ;
- du rose permanent ;
- de la laque écarlate ;
- du rouge quinacridone ;
- du rouge de Venise ;
- du marron de pérylène ;
- de la terre de Sienne brûlée ;
- du sépia ;
- de la terre d’ombre brûlée ;
- de l’ocre jaune ;
- du blanc de Chine.
Alors, quand je m’asseois à ma table, même si ma peinture est ratée, il me suffit de regarder mes couleurs, et je voyage.
Le froid glace mes veines et fait pleurer mes yeux
A travers le rideau de larmes
Les feux de la ville, floutés
Comme pluie d’étoiles sur mes rétines
De ma fenêtre, une fois rentré
Trois astres, au plus,
Et quelques satellites.
Ce matin-là, j’étais venu à l’aurore me blottir dans les bras du fleuve. Un peu comme le foehn qui, des couches vaseuses, réchauffe l’émeraude endormie des étangs de pins. Mais je n’étais pas le vent. Aux creux des phalanges de limon, galets aphones et glissants, eaux troubles, un lit informe, défait par les crues. Les collines alentour se dressaient dans leur étrangeté.
Aube bleue, brute et vierge comme au premier matin, qui exténue le bleu mou des veines, je ne connais plus la lente infusion de ta langue… Parfois, c’est un caillot d’ardoise, lourd, tranchant, qui palpite en saccades pénibles et inaudibles ; tes voix muettes, bouillonnantes, cognent à mes rivages… sans écho. Le large m’a pris, dérive centrifuge ; l’exil est double, il déborde mes digues, ravine notre histoire.
Hier encore, tu semblais dire: « Prends soin de la vigne qui donne tout et ignore tout. Si toi aussi tu aimes… Et les pluies viendront. » – Ou était-ce avant-hier?
Il y a de la résine dans l’air. Je panse mes vides.
Chaque jour est une promesse recommencée qui efface l’autre… Ainsi tu tiens parole, aube, car ta genèse est éternelle.
Yvan Arno, Paroles d’aube (avec l’aimable autorisation de l’auteur).
(Un fort intéressant petit exercice, volé chez le tout aussi intéressant – à de nombreux niveaux – Aggelos.)
Toucher
Goût
Odorat
Ouïe
Vision
Les ombres se faufilent entre les arbres
Peu d’indices de présence humaine
Des bouches enfiévrées s’élève un fumet vaporeux
Et les peaux dénudées
S’exposent à la neige sans peur.
Fort des émotions
Remparts des amertumes
Murailles sacrées de la tristesses
Abattues, toutes, en un sourire.
Touffes cotonneuses
Epaisses prairies célestes
Où poussent le jonc de vapeur
Et le nénuphar de givre
Contrée aqueuse
Loin au-dessus des têtes
Règne des éphémères
Et des formes dissolues.
Yeux bleus d’éclairs illuminés
L’étincelle a embrasé ta bouche
Et dans un hiver si avancé
Il est doux de s’y perdre.
Entre ces immeubles grisés
De nuances d’ombre et d’eau noire
Le vent apporte de la mer lointaine
Des impressions et des rêves salés.
L’air s’épure, nimbé de frais
La marée monte en ville
Et les remous dans les immenses flaques
Se gorgent d’écume.
Le torrent impétueux d’une joie folle, qui ressemblait à de la douleur, courut à travers lui, toutes digues brisées. Masaki se pinça fortement la poitrine de la main droite, comme si l’émotion qui le traversait était insupportable s’il ne la partageait pas avec une autre souffrance. Les battements de son coeur s’accélèrent. La mâchoire tendue en avant, il respirait en haletant. La ligne du cou blanc de la femme, que sa position faisait ressortir, semblait flotter sous la lumière splendide de la lune comme une statue d’albâtre.
Hirano Keiichirô, Conte de la Première Lune
Lorsque j’ouvris les yeux, j’eus à faire un effort profond pour me reconnecter avec mon environnement immédiat. Je venais de terminer un rêve fort vif, et j’étais aussi fatigué que la veille au soir. Je m’étonnais même de ne pas être, comme je l’aurais été si mes pensées nocturnes avaient été réelles, couvert d’écorchures, de sueur et de poussière. Je restais un moment sous la couette, immobile, les seuls yeux ouverts. La lumière du dehors, blanche et claire, applatissait les reliefs et détruisait les ombres. Dans un sursaut de volonté, je me relevais à moitié, et m’asseyait dans le lit. Une vive douleur me traversa le bas du dos, et je poussais sans le vouloir un petit gémissement. La main sur les lombaires, je tentais de me remémorer les activités de la journées. Aucune différence avec les autres jours : il était déjà tard, presque midi, et à part me déplacer à l’auto-école pour une heure de cours théorique sur la conduite, je n’avais rien de prévu. Fort à parier également que la journée passerait sans que rien ne vienne s’ajouter à mon agenda. Je refermais les yeux, toujours assis, et tentais de me remémorer les rêves que j’avais fait. Rien. Pourtant, je sentais une petite porte mal refermée dans un recoin de mon cerveau encore peu éveillé. Je poussais un peu, fis une association d’idées adéquate, et mon royaume nocturne déferla. La jungle, les odeurs étranges, la terre mouillée, le chemin de fer à travers les herbes, les marais baignés de lumière dorée. Le flot s’arrêta aussi vite qu’il était arrivé. J’ouvris les yeux à nouveau, et me levait entièrement. Nu, devant la fenêtre ouverte, je contemplais la vue qui s’offrait à moi : une banlieue remplie de pavillons identiques, gris. Un soleil pâle, morne. Et un constant défilé de voitures.
(Etats des lieux des Petits Cailloux, et par extension de toute mon activité bloguesque passée.)
J’ai commencé à bloguer, je ne sais plus exactement, vers 2003. J’étais un jeune post-adolescent qui s’acceptait à peine, enfin, comme homosexuel. Je sortais du lycée. En bref, je commençais de façon plutôt tonitruante une vie d’adulte (je me refuse à écrire jeune adulte. Il s’agit pour moi d’un état binaire : enfant/adulte. Point.) Jusqu’alors renfermé, plutôt solitaire, insolent avec les professeurs, mais voué au silence devant les autres enfants, je renverse immédiatement la vapeur, créant de toute pièce une carapace scénique qui n’a jamais disparu : le tatou, nom de mon premier blog. Ce fut drôle, un temps. Mais plus du tout lorsque la carapace, comme une maladie auto-immune, a tenté de détruire ce qu’elle protégeait, voulant prendre sa place.
Cette histoire, c’est celle que je ne raconte pas. C’est celle qu’on voit. Un jour blanc, un jour noir. Mon corps, au sens large, est un immense champ de bataille où s’affrontent le tatou et Johann. Je crois bien que jamais personne n’a réussi à comprendre pourquoi j’ai soudain refusé que l’on m’appelle par ce pseudonyme que j’avais adopté pendant des années.
Ce que je prenais au début pour une réalité, une personnalité émergente, celle de mon moi adulte qui remontait enfin à la surface après avoir dormi plus ou moins les vingt premières années de ma vie, s’est en fait avérée une maladie mentale, au sens littéral et non pas littéraire du terme.
Au lieu de m’enfermer dedans, j’ai combattu.
Au moment du pic d’intensité de la guerre, j’avais vingt ans. J’étais entouré de nombre de gens que j’avais rencontré par l’intermédiaire des blogs, et qui avait fini par constituer la base majoritaire de ma vie : amis, amants, colocataires même.
Silence – ou est-ce un soupir ?
Cessez-le-feu. J’ai vingt-et-un ans. Peu de personnes me reconnaissent. Alors, pour dire que je suis encore le même, pour rejoindre les deux bouts, assurer une continuité dans les yeux des autres, je participe au projet de Kozlika. C’est horriblement dur. Je n’ai pour l’instant fait que trois billets, les trois premières années de ma vie. Je traîne involontairement. Je lambine, parce que bientôt, il faudra parler. Parler de ces vingts ans. Parler de l’horreur qui tourne en boucle dans ma tête. Parler de ce pourquoi j’ai vu, sans comprendre, tant de gens pleurer autour de moi. Parler de ce dont personne n’ose plus me parler. Vingt ans. 2006. Encore 17 billets.
17 billets avant de comprendre. J’ai peur.
Malgré les frissons
Qui agitent mon épiderme dénudé
Le soleil est fort doux
En cet après-midi de juillet
Les mornes effluves d’eau
Se diffusent, épaisses et boueuses
Dans l’air apaisé
Par l’orage à venir
Briques rouges et bronzes passés
Les arbres se reflètent dans les canaux
Et partout, soudain, cinq coups
Brillants et clairs
Qui n’interrompent rien
Clochers élancés et gâteau au yaourt
A l’instant du départ
La ville me retient, et j’emporte
Toute une succession d’images
Qu’il me faudra revoir.
J’ai ouvert, pour l’être signifiant, les albums de photos. Moi que même les peluches de l’enfance abasourdissent. C’était il y a déjà dix mille vies. La kermesse de l’école. Mon petit frère, avec son éternelle bille de clown. Et moi avec mon déguisement emblasonné.
Et au milieu, mon père, dans une farandole d’enfants.
Il y a quelques jours, j’ai été au premier enterrement de ma vie. Le père de l’ami iranien. Je ne l’avais jamais vu. Avez-vous déjà essayé d’être un empathique coincé au milieu d’une cérémonie funéraire ? J’ai tenu le temps de la messe, en mordant mes lèvres. De toute façon, je n’avais pas de mouchoir, j’aurais eu l’air bête, à renifler dans ma manche.
Lorsque j’ai vu l’ami iranien caresser le cercueil de son père, dans le corbillard qui allait l’emmener, impossible. J’ai versé les larmes pour lui, pour eux, pour moi, pour mon enfance perdue, pour tous ces morts qui me côtoient chaque jour et glissent silencieusement à mes côtés.
Mon père est l’un d’eux. Chaque jour, nous vivons l’un à côté de l’autre, et je ne vois plus cet homme sur la photo, qui rit, s’amuse avec ses enfants et les enfants des autres, lumineux. Le gris l’a envahi.
Pendant la prière, durant la messe, j’ai souhaité rencontrer un jour le père de mon ami iranien, qui m’a dit qu’il me ressemblait beaucoup. Et j’ai soudain pris conscience que mon papa à moi, il était toujours vivant. Seulement parti très loin dans un monde que je ne connais pas.
Papa, s’il te plaît, reviens.
Pâles vents visibles
Sur les feuilles des érables rougis
Evanouis au rythme des marées
De l’atmosphère.
La lune nimbée d’orages
Dans les gris magistraux
En une nuit de calme intérieur.
Au clair d’une lune glabre
Les blés, encore verts
Se balançent au gré du souffle de Morphée
Venu du Sud
Les musaraignes fugaces, vifs éclats d’argent
En presque silence
S’enfuient et tourbillonnent
Au rythme d’une récolte par elles seules orchestrées
Etendues désertes résonantes
Si pleines de vie invisible
Le promeneur ne trouvera ici
Que nuances de gris
Et bruissements.
(A qui de droit.)
Au fil des éclats de lumière
Sous les plumes des canards ébouriffés
Par le vent ou les frissons
J’apprends à te connaître
Et te découvre éclairé de bonheur
Le sourire des anges.
(Note de l’auteur : J’ai tenté de neutraliser le parisianisme de ce poème, mais impossible. A croire que mon écriture urbaine est à jamais indissociable de mon lieu de naissance.)
Regards de papier sur la glace
Sous les lumières à peine chaudes
Et des odeurs de pot-au-feu philippin
Les yeux cyclopes enfin perçus sans ambage
Des feux rouges au pouvoir invisible
Se réjouissent de leur débutant règne nocturne
En expositions multiples sur ma rétine aiguisée
Les clins d’oeil automobiles
Laissent des queues de comètes incandescentes
Ô chantres de la ville passée
Laissez-moi donc la joyeuse tâche sans cesse renouvelée
De louer à mon tour le berceau de nos coeurs.
En teintes transparentes
A demi cachées
La ville s’endort, et se réveille.
Nuit de ville
Lune d’étain
Au réveil, elle a disparu.
Vaines douleurs du vertige
Les yeux lancinants sous le manque d’habitude
Mon coeur bat, fort et peu précisément
Contemplant les lumières du port
Du haut de tant d’incertitudes
Je me prends à rêver, la tête à l’envers
Etoiles du haut, étoiles du bas
Toutes scintillent d’un même éclat puissant
Emettant signaux codés et messages cryptiques égarés
Je sens à peine les bras consolateurs qui m’enserrent
Trompé, ainsi que le papillon
Par les lanternes éparpillées
Le long de la Meuse invisible
Long serpent de pétrole nocturne
Immuable repère en négatif.
L’âme fraternelle imprègne les murs
Frais d’une douceur de lumière infléchie
Même au faîte de l’ascension solaire
Le lézard frissonne sur la brique
Quelques murmures à peine osés
Déambulent encore sous la rue-des-murailles
Plus d’une colère ici s’apaise, se dissout
Et s’évapore avec l’eau du puits
Bourdonnements d’insectes
Clarté des étoiles du jour
Les nuages, cléments, restent à l’abri
De la voûte nocturne encore dissimulée.
A la faveur du lever de Lune, dit-on
L’air résonne de pas passés
Et les chants des messes de la nuit
Font écho aux grenouilles.
Je peine à écarter les fougères
Qui dardent de cet épais tapis de mousse
La lutte, vaine, contre ses éperons duveteux
Me ravit coeur, âme et peau.
Sombrant, extatique, dans un coma de douceur,
Je ferme les yeux et me laisse recouvrir.
A pas feutrés dans les ombres
Brillantes d’eau aérienne et de perles de rosée
Les araignées de la nuit s’effaçent
Leur tâche accomplie à la faveur de la Lune
Vitraux de soie tremblante
Aux rayons du jour neuf.
Reflets de mes troubles pensés sur l’eau
Noire d’une suie de nuit mentale
Au fond brillent de lointaines étoiles
Portant couleurs et brillances éthérées
Le plongeon inconnu – inévitable
Joyaux tapis dans les ombres.
Aux premières lueurs d’une aube incertaine
Frissonnant dans les brumes futures
Dirigé par le son des voix passées,
J’avance, dénudé et le pas timide
Vers un phare hypothétique
Mille fois promis.
(Note de l’auteur : merci à Artefact. C’est fou ce que c’est dur, la poésie ultra-courte !)
Tremblante cathèdre de mon âme
Terrifiée des souffles brûlants
Tirés par l’aimé ennemi.
(Note de l’auteur : écrit le 07/05/06. Pour quelqu’un déjà si loin dans ma vie.)
On est en mai, et pourtant le ciel reflète l’hiver des Flandres. Le réveil tardif du dimanche me plonge dans une délicieuse abîme de douceur perturbante car inconnue. Après quelques instants désorientés, je détecte l’objet de ce changement : deux bras me ceinturent le torse, doucement. Je bouge un peu, et l’un tombe, sans force. Je sens le contact d’un torse, des jambes entrelacées entre les miennes. De nombreux contacts électrisants m’indiquent une forte densité pileuse. Un homme. Il y a donc un homme dans mon lit. Etrange bestiole, tout de même. Il gémit un peu dans son sommeil, soupire, ronfle un peu. Je souris, amusé par ces mimiques de petit enfant chez cet être d’âge respectable (quel vilain mot, on dirait qu’il approche le siècle.) J’hésite à le caresser, mais tempère mon égoïsme au profit de ma délectation esthétique. Je sais que lorsqu’il se réveillera, il m’embrassera, me prendra dans es bras, encore plus fort, et me dira bonjour avec cette si jolie lueur dans les yeux. Pour l’heure, sa chaleur me communique tout ce que j’ai besoin et envie de savoir. Laissons-le dormir et soyons artiste – profitons de son visage endormi. Je t’aime.
Le matin était clair, froid mais tendre. Les décorations des Grands Magasins brillaient un peu partout. J’avais enfin réussi à aimer cette période de Noël que j’avais tant détesté avec mes parents.
Tu avais un peu dormi dans le train, et moi aussi, je crois. Je sentais cet amour à peine né brûler en moi et se répandre partout où je passais. Sous le Tunnel sous la Manche, dans cette atmosphère confinée du train, avec le noir extérieur, je fus seul au monde avec toi. Toute douleur effacée, toute tristesse passée et future apaisée.
Londres fut un enchantement. Trois jours à découvrir pour toi et redécouvrir pour moi. A nous découvrir et nous redécouvrir tous deux. Nous avions fait l’amour dans la chambre d’hôtel comme rarement. La lumière du dehors à peine encore visible.
La visite de la Cathédrale, tout près de l’hôtel, au petit matin. Souvenir brillant dans mon coeur pour toujours. Quoi de plus romantique, de plus suranné. Et ce petit ours que tu m’avais offert dans la crypte, avec son t-shirt « Saint Paul Cathedral »… Chez Harrod’s, tu avais acheté une bouilloire. J’avais acheté du Christmas Pudding, que nous avions mangé bien après notre retour.
Nous avions pique-niqué dans Hyde Park, dans le froid et la bise de plus en plus glaciale.
Je pense que l’un comme l’autre, nous n’aurions jamais voulu revenir à Paris. Nous n’aurions jamais dû. Paris nous a séparés.
Au matin de Noël, tu n’étais pas là.
Il y avait son visage, perdu au milieu d’un océan de sons qui résonnaient en mon ventre comme de violentes pulsations de coeur. Il y avait ces lumières multicolores un peu partout, qui rendaient les contours de tous les êtres présents flous et déformés, sans relief ni imperfections. Il y avait ces odeurs de sueur. Cette douce brume de tabac. Ces haleines de vodka, de gin, de champagne ou de bien d’autres produits distillés encore. J’étais là, à cette heure avancée, à danser au milieu de centaines d’autres hommes de façon à ce que quelqu’un me remarque. Poses suggestives, chemise bien ouverte. Oui, je devais avoir l’air un peu ridicule, avec mes petits bourrelets et ma forte pilosité, au milieu de tous ces éphèbes épilés. Pourtant, je ne ressentais absolument aucune honte. Il s’agissait là d’un de ces seuls moments où, ô volupté des voluptés, j’arrivais à lâcher prise sur le manque de confiance en soi qui me caractérise. J’étais sobre pourtant, parfaitement clair dans mes pensées. Pour une fois, j’avais envie d’être beau, de plaire et d’oublier tout le reste. Jouer le jeu de la séduction, rien qu’une heure, moi qui d’ordinaire me l’interdit formellement, de peur de… de peur de quoi, d’ailleurs ? Qu’est-ce que je risquerais à me frotter un peu plus aux joies de l’amour futile ? Absolument rien. Mais voilà, mon inconscient, lui, ne pense absolument pas la même chose. Le fourbe transmet à mon conscient des informations erronnées, selon lesquelles je suis gros, laid, inintéressant, inculte, j’en passe et des meilleures. Alors j’étais là, à jeter mon regard partout autour du moi, au milieu de tous ces biceps, cuisses, et autres abbatis appétissants, à chercher avidement celui qui viendrait me rendre ma joie de vivre.
J’ai d’abord senti ce titillement dans la nuque, ces petits poils qui se hérissent sans trop qu’on sache pourquoi. J’ai légèrement tourné mon visage vers des yeux qui dardaient dans ma direction. Il n’était peut-être pas beau, je n’en sais pas vraiment grand-chose, dans cette pénombre qui favorise les échanges, mais il était très masculin et les volutes de phéromones protectrices qui se dégageaient de lui émoustillaient mon sixième sens. L’inconnu, la nouveauté sans cesse renouvelée, cette sarabande que l’on doit jouer sur un ton différent à chaque fois, pour attirer un auditeur changeant… voilà ce qu’est le sel de l’existence, la difficulté du jeu de la séduction dont le niveau change avec la personne que l’on a en face. L’homme détournait le regard lorsque je tournais la tête vers lui. Je fermais les yeux, absorbés dans la coordination de mes mouvements saccadés, et je sentis qu’il me regardait de nouveau. Nos pupilles se sont rejointes une fois de plus. Puis une autre. Et encore, toujours. Au bout d’un moment, un vide se créa entre lui et moi, dans un vibration plus forte que les autres qui entraîna les danseurs vers les rebords de la piste. Il se glissa tel un serpent dans ce creux providentiel et se rapprocha brusquement de moi. Je ne me détournais pas, cela faisait quelques minutes que j’attendais avec impatience ce premier contact. Je crus qu’il allait m’embrasser d’autorité, comme ça, d’un coup. Non, il ne fut pas aussi brutal. Il me fit un compliment à l’oreille, que j’ai encore du mal à filtrer : s’agissait-il d’ironie fort bien filtrée ou de sincérité ? « Tu danses bien. » Moi qui devait ressembler à un singe en costume de Travolta ? Chut, silence, fichu inconscient. Je choisis sur le moment un mode qui marche en général particulièrement bien : l’auto-dépréciation. Cette politesse à la chinoise (qui veut qu’on refuse toute proposition deux fois avant d’accepter à la troisième, technique qui est d’ailleurs tout aussi valable pour les compliments) fonctionna à merveille et il me rassura sur mon image en se rapprochant encore plus de moi. En proie soumise, je baissais la tête et calquais mes mouvements sur les siens. Je sentais son érection et la mienne monta brusquement. Son sang passait dans le mien par les faibles surfaces de peau que nous mettions l’un et l’autre en contact. Son souffle se mêlait au mien, j’absorbais peu à peu son énergie, et il faisait de même avec moi. Ses lèvres se rapprochaient des miennes, doucement, au point que je voulus me plaquer contre lui et laisser exploser ces hormones qui pulsaient jusque dans les plus petites de mes veines. Doucement, il s’approcha.
J’avais complètement oublié mon cher et tendre, qui dansait non loin, et qui n’avait rien perdu de la scène. Au moment où je sortais le bout de ma langue pour la passer sur les lèvres de l’inconnu, il me tira brusquement en arrière et m’asséna une gifle monumentale, devant trois cents personnes au bas mot. L’inconnu s’enfuit précipitamment, vite caché par le flot mouvant des danseurs, et je restais là devant les imprécations de l’amant bafoué.
Mon inconscient jubilait : j’étais devenu le dominant de tous ces hommes – on allait même jusqu’à se battre pour m’avoir. Mais mon conscient, lui, était, une fois de plus, en mille morceaux.
Je n’ai pas dormi, une fois de plus. Lorsque j’ai réalisé que le soleil commençait déjà à poindre, j’ai pris la décision de ne pas chambouler les rythmes de la nature. Il est six heures et demi. J’ai pris une douche brûlante, longue. Je me suis rasé, apprécié dans la glace, et pesé, appréciant le résultat à sa juste valeur.
J’ai passé la nuit à écouter de la musique, à regarder les lumières de la ville scintiller, et ses veines battre sous formes de phares en mouvement, sur l’autoroute, à quelques kilomètres.
Ce matin, le ciel d’aquarelle est rose, bleu, violet et toutes les teintes associées. Quelques oiseaux passent en bande, portés par le vent dans le même sens que les nuages. Je fais couler l’eau chaude pour rincer le rasoir, et la vapeur jaillit et se déroule en volutes autour de mon visage. Rien n’indique que nous sommes en juillet. Là, je crois plutôt à un début de printemps, une fin d’hiver précoce.
Je respire, peste contre la voisine d’en dessous qui fume à la fenêtre, pour la forme, parce que l’odeur de sa cigarette ne me dérange pas vraiment. Il fait bien jour, mais la lumière est toujours allumée. Je l’éteins.
Je ne me suis jamais senti aussi vivant.
Il est cinq heures et demi. Je m’extirpe du lit où j’ai peu dormi, et m’habille rapidement. Sans faire de bruit, je referme la porte derrière moi. Dans l’ascenseur, je remarque qu’un odieux moustique a sauvagement piqué ma joue gauche. Elle est un peu chaude.
Lorsque je passe la porte, le froid m’envahit. Peut-être le terme est-il trop fort ? Il ne s’agit que de fraîcheur, peu de saison pour un mois de juillet débutant. Le sol est mouillé. Il pleut encore, de fait. Un petit crachin fort peu de région, lui.
Mon vélo m’attend sagement. La selle est trempée, je redoute à l’avance la morsure liquide à travers le tissu de mon pantalon. Je teste un peu les freins, et commence à dévaler les rues quasi-désertes de ce dimanche matin. J’anticipe et me réjouis de traverser le bois de Vincennes si tôt. Le palais de la porte dorée est éteint, et il me regarde passer d’un air bienveillant, comme toujours : totem ancestral. Ce petit coin de Paris m’a vu naître, grandir, je m’y sens incroyablement à l’aise, chez moi. Je fais le tour du lac Daumesnil, salue une pute qui a apparemment passé une mauvaise nuit, croise quelques voitures au pas, avec pour conducteurs de vieux messieurs en cherchant des plus jeunes.
L’air est frais, la pluie s’est presque arrêtée. Je ne suis pas essouflé, tout est comme il faut. Le ciel est une gigantesque aquarelle à la myriade de tons bleus et gris.
En descendant la côte de Charenton, je résiste à la tentation de me laisser descendre d’un coup, sans freins, par le sens interdit, jusqu’au-dessus de la Seine, comme je l’ai fait tant de fois étant ado. Mais je suis adulte et un tant soit peu raisonnable, maintenant. Quoique.
Le retour sur la plat maisonnais est toujours décevant. Une grande avenue bien tracée, connue jusqu’au dernier centimètre, des arbres alignés et rien d’autre.
Sonne zerreißt
den Nebelvorhang
noch ein Tag gewonnen
L’orage gronde encore
Sans nul doute, la foudre frappera encore
La Terre déjà détrempée
Les insectes, fuyant le déluge
Et les coulées de boue le long des trottoirs
Trouvent refuge ailleurs
Guidés par les phares involontaires
Des lumières allumées
Par les Hommes
La procession des papillons de nuit
Aux ailes empesées par les caprices célestes
Pénètrent dans ma chambre
Sans bruit
Les envahisseurs volants
Prennent possession de ma forteresse.
D’un simple regard
D’une seule parole grave
Je braverais ciel, terre et eau
Pour atteindre l’oeil du cyclone :
Tes bras enserrant mon corps.
Tremblant sous le mâle baiser
De ta bouche que tu sais faire cruelle
Je me soumets à une force
Etrangère et étonnante
Trop peu expérimentée.
Brillant d’envie, brûlant de fièvre
Il me faut atteindre le remède.
La panacée au mal qui déchire mon corps et mon âme
Le toucher de tes doigts
Sur ma poitrine et ma nuque.
Alors, j’oublierai tout.
Combien d’énergie perdue !
Tant de larmes à peine salées
Absorbées par les draps !
Combien de colère rentrée !
Frustrations, malédictions
Et refus de la fatalité !
Pourquoi l’amour est-il,
Depuis toujours
Ce voluptueux couteau à double tranchant ?
Pourvoyeur de miel et d’ambroisie
Tout autant que de poisons
Qui rongent l’âme de part en part
Caressant
Cruel
Mais jamais vain.
Je glisse paresseusement dans l’eau chaude
Ma peau s’accroche à peine à l’émail blanc
M’avalant en silence huileux
Je me dilue par l’âme
Fermant les yeux, j’oublie mes membres
Autour de mon corps alangui
Se construisent ruines de temple khmer
Et jungle verdoyante
Un long serpent aux motifs rouges
Doucement plonge dans mon eau noire
Se love contre mes reins, protecteur
Je pose la main sur sa tête, apaisé
Les odeurs de l’encens et des fleurs étranges
Se mélangent et s’effaçent
Milliers de brumes odorantes
Dans le soir tombant
Quelques bougies lâchées sur l’eau
Dérivent sans s’éteindre
Au loin les volutes des prières
S’envolent sans un bruit
Un gong résonne, puissant et etouffé
Le serpent, comme au son d’un signal
S’enfuit vers la terre ferme
Je sombre dans la profondeur
On frappe à la porte de la salle de bains
Inquiétude vocale
Je sors, ruisselant
Et retrouve mon monde gris.
Au-dessus du bain qui s’écoule
Quelques volutes de fumée
Parfumée
Et déjà disparue.
Longs entrelacs de jasmin
Gazouillis de la substance de vie
S’écoulant lentement
Dans le bassin de tuiles bleues
Les orangers enfruités
Livrent leurs vapeurs amères
Au promeneur émerveillé
De tant de raffinements
Au fil de la course du soleil
Fleurs de rhododendrons
Et pistils de millepertuis
S’épanouissent dans la lumière
Quelques gerris poursuivent un facétieux rayon
Dans le bassin toujours chaud
L’heure passe et bientôt
Il sera à l’ombre
Sous la coupole du hammam
Peu de bruit
A travers les oculi de verre
Filtrent les couleurs du dehors.
Email / Eau
Sec / Bulles
Baignoire / Bain
♦
Château / Musée
Courses / Visites
Perruques / Bermudas
♦
Pyrite / Diamant
Alchimie / Galanterie
Eclat / Vanité
♦
Piscine / Etang
Espace / Gerris
Calme / Vie
Ici règne le silence
Parasites sonores sont priés généreusement
De ne pas franchir l’huis
Du temple
Tableaux chrétiens
Et Christs douloureux
Veillent d’un oeil las
Sur le visiteur attardé
Le besoin de dormir
Prend aux paupières
Et à l’envie de culture
Se substitue le besoin primaire de fermer les yeux
Le musée s’endort
Sans un bruit de pas.
Hululements rauques
Loin, étouffés par la forêt
La lune, presque pleine, luit
Et les lucioles accomplissent
Une complexe danse rituelle
Connue d’elles seules
La pluie du soir
Ruisselle dans les gouttières
Limaces et escargots sont à la fête
Une odeur d’humus légère
Monte des mottes de terre, dans le jardin
Et se mélange à celle du chèvrefeuille
De fins nuages corsètent l’astre nocturne
Mille et une créatures s’endorment
Sous le bienveillant éclat
Et les feuilles ds arbres tanguent
Au souffle des brises
Et des brumes.
En posant les mains sur la pierre
Je sens des coeurs battre
Au rythme du mien
Passés dont le granite du mur
A été témoin
Ces mousses, ces lichens
Qui escaladent sans cesse
Les murailles de la cité
En aurait beaucoup à raconter
Si par bonheur
Un être saint, miraculeusement
Venait à les dôter
Du sens humain de la parole
D’ailleurs, voici Saint Jean
Posant les yeux
Et bénissants les saprophytes
Il leur ouvre la bouche
Ciel, quelle cacophonie !
Les rais de lumière filtrés par les feuilles les plus jeunes
Forment une pluie de photos joyeux sur le sol
Bref instant de joie
Pour la libellule qui devient bijou
Sous cette douche solaire
Les tons se font milliers
Sous la voûte, l’obscurité recule
Les graines à peine germées prennent vie
L’air de rien, elles poussent
Assurant la relève
Et moi, assis sur le chemin
Je jette un oeil en avant
En arrière
Personne
Je ris
Vis.
Poussière / Sable
Craquement / Craquement
Poussière / Or
Colère / Contemplation
Salive / Embruns
Larmes / Larmes
Noir / Blanc
Etoile / Encre
Rouge / Noir
Eau / Sang
Papier / Terre
Bleu / Rouge
Quelques lueurs dans le lointain
Le calme de la chambre
Chaleur d’été
Je sais que je reverrai les rocs d’Irlande
Jamais espoir ne fut perdu
En cette citadelle
Qu’est mon coeur
Même lors des grands froids
Le feu jaillit seul des braises
Allumées avec ma conscience
Des années avant
Saisons virevoltantes
Impérissables troubles-fêtes
Je ne veux pas d’une vie grise.
(Note de l’auteur : le cloître de la cathédrale du Puy-en-Velay est une merveille que j’ai eu l’occasion de visiter sous une chaleur incroyable.)
Arabesques du mur
Arabesque du coeur saisi
Par le calme et la douceur du soleil
A l’intérieur de ces quatre murs clos
Là ou défilaient silencieux et méditatifs
Viennent maintenant poètes et voyeurs
En quête de paix
Ou d’éternel
Les ombres s’étendent avec la fin du jour
Le long des colonnades
Et des massifs de simples
Qui diffusent leurs senteurs généreusement
Je ne peux rester là plus tard
Mais je suis certain
Que lorsque la Lune se montre
Les lucioles viennent danser dans le cloître.
Sous le lierre et les framboises
Les enfants, depuis longtemps
Avaient vu ces mots sculptés dans la pierre
Il aura fallu longtemps aux aînés
Pour daigner baisser les yeux
Vers leur découverte
Etonnés, certes, ils le sont
De lire sur la tombe dégagée
Des lettres d’un autre temps
Chacun s’interroge
Au passé du défunt
Et tous sont perplexes
Leur imaginaire soudain débridé
Les gens du cru inventent
Toute une vie à celui qui n’en a plus.
Mais la vérité n’est plus là.
Gerris lancés en courses folles
Et libellules agiles
Circulation d’heure de pointe
Au rond-point du nénuphar
Les fines feuilles des iris
Se penchent vers l’eau
Comme pour goûter la fraîcheur
De l’étang par un matin d’été
Le dytique chasse ses proies
Petit obus vrombissant
En sous-marin non-aligné
Cueillant toute chose à sa portée
Une rame en bois fait fuir
Tout ce petit peuple de l’eau
La barque du poète
Brise en silence le microcosme
Le voit-il ?
Ville de sécheresse
Tirée aux quatre épingles
La voici submergée
Averse orageuse
Cris, courses et glissades
Spectacles d’apocalypse
L’une perd ses sandales dans le gouffre du trottoir
L’une, rendue transparente par l’eau,
Cesse de courir par résignation
Celui-ci glisse et tombe
Le nez dans la flaque
Se noiera t-il ?
Celui-là, sous son parapluie,
Se fait, comme l’antique gag,
Recouvrir de liquide
Par un bus malencontreux.
Pauvres humains sans branchies
Les vaches du ciel
Font la traite
Et voilà que vous êtes tout perdus
Dans un monde soudain aquatique
Que vous ne reconnaissez plus.
Tout de même…
Vous pourriez savourer le plaisir
D’être un peu poissons.
Ici, pas de pêcheurs…
Les pleurs du ciel sont terminés
Les galets et la terre, refroidis,
Laissent échapper leur souffle opaque
Qui transforme ce midi en crépuscule anachronique.
J’entends, pas si loin
Les reflux de l’océan
Mais impossible pour mes yeux mortels
De perçer ces rideaux de soie atmosphériques
L’homme sage
Derait rester à l’abri des mirages brumeux
Et, au coin du feu, attendre
Le retour de ses pleines facultés visuelles
Mais, malheur à moi, je ne suis qu’un homme
Et la tentation trop grande
Me force à pousser la porte
Et à courir prudemment au bord de l’eau.
Oui, la mer est encore là.
Mais au-delà d’une aune
Plus rien
Qu’un immense feuillet blanc.
Je scrute, curieux, les profondeurs immaculées ;
Et imagine déjà
Le Hollandais Volant
Sortant des limbes
Un doigt inquisiteur
Plongé dans le gris de l’écume
Ressort glacé
Il plane une odeur d’ozone
Âme des perdus en mer
Et des pirates du passé
Flottent tout autour, invisibles.
Et d’un coup disparaissent,
Laissant sa juste place
Au soleil qui triomphe, enfin.
Soudain – Gloire aux Eaux !
Mil et une gouttes s’abattent avec fracas
Brouillant d’un seul mouvement
Bêtes, gens et paysages
Assis à la fenêtre
Admirant l’instant d’avant
Une mer si profondément calme
Me voici devant un rideau d’eau
L’odeur du sel est si forte d’un coup
Je m’attends à voir déferler des cieux
Moult bêtes marines
Et monstres abyssaux
Plusieurs sons me parviennent
Les galets s’entrechoquent
L’eau semblent jaillir de partout
Et au-dessus, le toit martelé de gouttelettes
La surprise passée
Tout semble attenué
L’île se repose dans une bulle d’eau
Et moi, habitant, avec elle.
J’ose passer la main
Hors du toit sauveur
La pluie est tiède
Comme le sang de la terre.
Sacrilège, je goûte ce don du ciel et de la mer
Etrange, à mon palais l’eau est douce
L’enfant des tourbes et des coraux
Porte en lui le pouvoir purificateur.
Mes oreilles oublient peu à peu
Le bruit des chocs entre éléments
Et me voilà dans un silence
Au coeur de la brume de mer.
La brise caressante
Se mue en un rugissement discontinu
Fouette les visages d’embruns
Et fait sourire les galets.
Des filaments de vapeur
Germent spontanément dans le bleu pâle du ciel
S’étendant, croissant comme de la levure de bière
Bientôt, l’invasion de ces barbares éthérés sera totale…
Dans l’air, une odeur de terre
Les monts désolés de l’intérieur
Dégorgent leurs colères
Sous la pression de l’humidité.
A peine quelques rais brillants
Parviennent encore à passer le blocus
Que forment sans pitié
L’armée des cumulus d’été.
Je résiste encore à l’ombre
Qui refroidit mes entrailles
Mais bientôt, frissonnant, je dois renonçer
Et rentrer à couvert.
Les bourrasques de la terre et de la mer
Mélangés, alliés
Attaquent les graminées des dunes
Hop ! Des graines dans l’air.
Mon corps me semble lourd
Et la peur ancestrale me prend
La tempête arrive
Et je jubile à l’avance.
Arrivé à l’abri du toit
Je cours dans l’escalier
Et passe devant la fenêtre
Mes yeux émerveillés.
L’île couronnée d’écume
Mousses salées
Iridescences nacrées
Coeur de la mer
Les algues étourdies de soleil
Diffusent une clarté ombragée
Sous l’eau, les bulles d’air
Jouent avec une étonnante lumière bleue.
Sur les rochers, les macareux piaffent
Sur leurs ailes brillent les gouttes d’eau
Résultat de leurs baignades répétées
Yeux plissés, ils sèchent.
Les vents marins se font alizés
Porteurs de chaleur
Et purificateurs de ciel
Adieu nuages
La brume des éclats de vagues
S’évapore en un clin d’oeil
Voici en cette matinale
Que la Lune faiblit
Les bateaux tanguent dans le port
Un souffle à peine perceptible
Tend à peine les cordages
Et rafraîchit le marin
A vélo sur la côte
J’observe les queues-de-rat danser
Comme nombre de leurres
Pour les oiseaux de proie
Les galets de la plage
Roulent, déjà chauds, sous mes pieds
Je m’y asseois
Et respire.
Le chiot se blottit
Tous autour sauront l’aimer
Et moi dans tout ça ?
♦
Passer des années
Sans s’y arrêter jamais
Alors, pour une fois…
♦
Ailleurs ? Mais pourquoi
Vouloir aller au loin quand
La beauté est là ?
Propulsé sans le sentir
A travers des kilomètres
De tunnels obscurs
Chaque j’accomplis
La traversée du monde d’Hadès
De l’autre côté de la vitre
« Toc, toc »
Les damnés font coucou.
Soie / Jean
Perle / Larme
Au loin / Si proche
♦
Rivière / Désert
Poissons / Gerboises
Dîner / Douleur
Sifflement
Vague de choc
Cheveux ébouriffés
L’enfant vole quelques centimètres
Le bruit décroît
Et le train poursuit
Sa monotone course
Génocide d’insectes
Les caténaires chantent l’oraison
Moi aussi, je voudrais être loin.
Un regard fermé
Dix autres
Pas un sourcil relâché
Une odeur qui plane
Si forte qu’elle en est désagréable
On s’imagine
Nageant dans une piscine
Remplie de parfum
Noyé, asphyxié d’odeurs
Mais la voilà déjà qui s’éloigne
Station suivante
Les portes s’ouvrent
Bol d’air frais
Puis l’on repart en apnée
J’étouffe
Pas le choix.
Fatigue du soir
Le long trajet de retour
M’endort un peu plus
(Note de l’auteur : scène vécue.)
Les tourbillons de poussière
S’envolent au-dessus du labyrinthe
Bouches bées
Yeux brillants
Mais voici la tempête
Terre contre terre, pas d’eau
Eclairs intérieurs
Démon géant de collère tellurique
La pluie viendra
Et balayera cet épique spectacle
Où le faible physique de l’Homme
N’a pas sa place.
(Note de l’auteur : Lorsque j’étais enfant, mon père était géomètre, et faisait dans toute la France des missions plus ou moins longues. Pour celles de plusieurs mois, il emmenait la famille. Ainsi, nous nous sommes retrouvés six mois à Sabres, dans les Landes. Il y a à côté un écomusée, avec un petit train, à Marquèze. Cela ne paie pas de mine, et je suis certain qu’en tant qu’adulte, je serai déçu. Mais dans mon souvenir… que de sensations ! Pour ce poème, empruntez-donc mes yeux d’enfant.)
De l’écorce brisée
Perle une gemme d’ambre
L’odeur qui s’en échappe
Entoure chacun d’un cocon mielleux
Mes doigts perplexes
Parcourent les écailles de l’arbre
Le fin bruissement de mes pas
Sur le tapis d’aiguilles
Eclaire de subtils tintements
Ma marche matinale
Les premiers rayons vifs
Chauffent la sève
Une petite brume à peine visible
Se dégage de la forêt
Evaporation des rosées
Ou condensation des rêves des pins ?
(Note de l’auteur : A Dorian.)
Au sommet du phare
J’ai éteint la lanterne.
Pas fou, non ?
Qui serait digne d’accoster mon île ?
Parions que les rochers
Feront le nécessaire
Pour garantir ma tranquillité.
Dans les reflets du bronze
Je ne vois aucune gloire passée
Mais bien des guerres, bagarres et la Mort
Ensemble rassemblées dans l’ombre.
Figés dans le métal
Les visages des guerriers frustrés
De voir ainsi leurs mains armées
Rendues inoffensives.
Le sculpteur, pacifiste involontaire
A dépeint son belliqueux modèle
Dans la pire attitude du général :
La douceur.
Au moindre souffle d’air gelé
Les boules de gui dansent dans les ormes.
Les branches nues ne sont qu’un maigre abri
A la morsure acide de janvier.
Le nouvel an passé
La peur du froid persiste
A la courte durée du jour
L’homme oppose sa joie.
Feux de joie
Le long de la rivière
Les branches sèches de l’orme brûlent
Avec elle la sève des parasites crépite tout autant.
Entre les tombes se glissent
Des courants de feuilles mortes
Liquides et silencieux
Comblant sans le remplir le vide entre les morts
Les tourbillons du vent
S’élèvent en créatures d’éther
Rendues visibles par le produit de la terre
L’océan des tristesses humaines
Reflue à la fermeture du cimetière
Derrière la grille, les vivants.
Sous les tumuli, le passé.
Quelques trous de lumière dans le ciel
Dévoile l’orgueil de l’homme
Qui, se croyant à l’abri de fumeux serviteurs
A pensé échapper à la cuisson solaire
Le visage rougi, non pas d’étonnement
Affiche la marque brûlante de l’imprudence
Ferré de chaud, l’être portera longtemps
Le symbole visible de l’hubris d’été.
Ciel de verre pilé
Atmosphère claire aux reflets orangés
Le pollen vole entre les pavés
Et se pose en flaques sur le sol médiéval
Plus d’abbaye pourtant
Et l’on ne guette plus le passage du roi
Dans notre cité, les seules tours
Encore dressées ne sont plus de pierre.
Il faudra aller bien loin
Pour trouver les champs dorés
Où l’âme solitaire, entourée d’abeilles
Sera délivrée du gris
La sueur perle dans mon dos
Bruissement des insectes d’eau
Quelques reflets de soleil éclaboussent les galets
Le long de la rivière, les ormes prennent patience
Chaleur de fin de jour, sur le bord de Marne
Les nuages forment des méandres
Vivement le noir, la migraine point
Le long du chemin, la nuit s’avance
La nature perd sa vie
Et se repose.
Surface mouillée
Infini des possibles
Le pinceau, dilué d’arc-en-ciel
Pourfend en chevalier
Le dragon de l’étendue vierge
Combat brutal et pourtant si leste
Une pluie de pigments
S’abat sur la bataille
Chimie de l’eau
Création de dentelles
D’une seule prise
Le brouhaha intérieur se tait
Le pinceau fin en main
Prépare par le blanc ses couleurs
Quelques gouttes
Un peu de violet profond
Un simple coup de poignet
Voici une tige colorée
Les pétales, fondus de bleus
D’ocre et de rose joyeux
D’attendre le séchage
S’ouvrent en grand
La surprise de l’eau évaporée
Aux motifs nuageux
Aux lentes ondulation bleutées
M’émerveillent.
Est-ce vraiment ma main
Et mes doigts
Qui ont créé cette dentelle ?
Velours vert et rouge
Couvert de poussière grise
Le lustre est éteint
♦
La salle à manger
Dressée comme pour cent convives
Pleine de silence
♦
Talons sur parquet
Résonances du passé
Pas si loin en fait
Il faut :
- un marais, plein de brume, où trouver des feux follets ;
- des collines, à moitié couvertes de bois clairs et à moitié rocailleuses, où jaillissent des sources ;
- de profondes gorges, aux tombes creusées dans leurs flancs ;
- de hautes montagnes aux versants herborés et aux lacs d’un bleu étrange ;
- de grandes villes, pleines d’agitation et de culture ;
- de petits ports tranquilles ;
- de petits villages médiévaux ;
- des manoirs isolés ;
- de profondes forêts séculaires, où passent des ruisseaux ;
- des îles rudes, battues par la tempête ;
- des canaux d’irrigation bordés de roseaux ;
- des chemins de fer peu fréquentés, à travers les rizières ;
- des criques de galets à l’eau transparente ;
- des steppes vallonnées, à la pluie chaude ;
- des chemins détournés.
Lente procession
Et regards parfois vides
Souvent gourmands
Frustration nombreuses
L’envie de toucher
L’envie de posséder
Dans un sens, dans l’autre
Se perdre avec horreur
Ne pas comprendre
Sentir ses jambes suer
Traverser boiseries
Parquets et tapis
Presque en courant
Et s’arrêter, enfin
Qui devant l’objet
Qui à la sortie.
J’ouvre un oeil :
Les petites bombes des gouttes de pluie
Sur le verre de la vitre
M’ont réveillé
Je souffre de toutes mes articulations
Et n’ose bouger.
Alors, j’admire le lent défilé
De la procession nuageuse.
Sans remuer un muscle
Je sens mon coeur battre
Soulagement
Dehors et dedans, tout vit.
Les vents de l’Equinoxe
Façonnent les côtes sombres
Des îles de la Frise
Scène peinte
Lumière de bougies au loin
A chaque maison qui s’éteint sa solitude.
Folie qu’être dehors
Par cette nuit de pleine lune
Où les démons de l’eau mugissent
Derrière la vitre je les observe
Impressionnants jets d’écumes
Puis j’éteins ma lanterne.
Derrière les vitres, la tempête.
A l’intérieur, le calme.
Merveille de mousse
Les étoiles sur l’étang
Croassements rauques
♦
La lune à travers
Les arbres à la nuit tombée
Trois chauves-souris
♦
Mil coquelicots
Le long de la voie ferrée
Mil éclats de sang
♦
La gare est déserte
Pas de train à l’horizon
La neige me glace
♦
Soleil dans les yeux
A travers la vitre sale
Je change de place
♦
Chaleur à Paris
Je pourrais donner beaucoup
Pour un vrai silence
(En vers.)
Mystère de moiteur.
Où poser ses yeux ?
Ecarter d’un geste concentré
Une branche de palmier.
Que chercher ?
Rien d’autre que la douce illusion
D’être ailleurs en étant ici.
(En prose.)
Mystère de moiteur. Où poser ses yeux ? Ecarter d’un geste concentré une branche de palmier. Que chercher ? Rien d’autre que la douce illusion d’être ailleurs en était ici.
L’huître d’un matin gris perle
Au centre de ses brumes
Recouvre les créations humaines d’un manteau de nacre
Le terne des briques sales
Imprégnées des tristesses terrestres
De la pâleur des morts, et des fièvres des mourants
Disparaît derrière la précieuse carapace aérienne
D’un nuage de brouillard venu de la mer
La création du monde démise
Par un simple banc d’air mouillé, au début de la journée.
Les obus pleuvent sur Amiens
En peste d’acier – pluie noire
La peur démente au coeur
D’être témoin trop tôt de la grandeur de Dieu
Mil éclats dorés
Cristallins – fondus sous la chaleur
Brillants en multitude de soleils écarlates
Brisures de ville dévastée
Enfer aux tons grandioses
Où tous rêvent de l’inaccessible : le silence.
Les obus pleuvent sur Amiens
En peste d’acier semblable à une pluie noire
La peur démente dans les coeurs
D’atteindre précipitamment la grandeur de Dieu
Mil éclats dorés
Cristallins, fondus sous la chaleur
Brillants comme multitude de soleils écarlates
Brisures d’une ville dévastée
Dans cet enfer aux tons si grandioses
Tous rêvent de l’inaccessible : le silence.
D’habitude, tout va bien. Puis, un matin, sans prévenir, je me réveille avec une boule dans la gorge. Dans ma tête, il y a un afflux de pensées tristes incontrôlables. Je revois des scènes depuis très longtemps passées, et ça me fait mal. En me levant, je me regarde dans le miroir de la salle de bains et me trouve grisâtre, diminué. Je me regarde dans les yeux et recompose mon expression. Neutre, simple.
En allant travailler, ça va mieux. Dans le métro, je suis dans une bulle. Tous les autres tirent la même tête que moi. Les transports en commun ont un effet calmant, voire anesthésiant. J’arrive au travail. J’en ai oublié mon réveil. La matinée suit son cours. Puis, soudain, un appel parmi d’autres. Je dis bonjour, et ma voix se brise. La boule est là, dans ma gorge. C’est comme si ma pomme d’Adam était sortie de son logement. Ca fait mal. Les larmes m’en coulent des yeux. Je dis pardon, je vous rappelle, puis cours aux toilettes. Je m’essuie les yeux, reprends mon masque dans le miroir.
A midi, je n’y tiens plus. Au lieu de manger, je passe chez moi prendre mon maillot de bain, puis vais à la piscine. Je cours presque. Je plonge et pénètre dans l’eau. Je pleure. Je pleure encore et mes larmes salent l’eau. Je traverse la moitié de la piscine en apnée et remonte chercher de l’air. Je pleure encore, toujours sous l’eau. Je refais ça une demi-heure, jusqu’à en avoir des crampes partout. Quand je sors, ça va mieux. Mes yeux rouges ? Le chlore.
Je me rhabille et retourne au travail. Jusqu’au soir, ça va. Je rentre chez moi. La boule m’attend. Il faudrait que ça cesse. Je ne peux pas aller à la piscine tous les jours. Où alors, une fois, je resterai au fond du bassin, tiens.
[...] ‘Life is like a dream; life and death are linked, so death isn’t really so terrifying. The truly terrifying thing is that so many people are alive but do not live well.’
‘ In Chinese we call that Zombie.’
He chuckled and kissed me lightly on the lips. ‘Go to sleep.’
In the air, tiny bursts of blue fire seemed to glimmer and then disappeared until all that remained was the silver moonlight and myself, half awake and half in a dream.
Wei Hui, Marrying Buddha
« Ecoute, ô nuit, dans les préaux déserts et sous les arches solitaires, parmi les ruines saintes et l’émiettement des vieilles termitières, le grand pas souverain de l’âme sans tanière,
« Comme aux dalles de bronze où roderait un fauve.
Saint-John Perse, Chronique, VIII
C’est un amant hors pair, lisse, sensible et délicieux. Je prends tout ce qu’il a de bon à donner, je donne ce qu’il attend, je n’attends rien. Je perds l’accès, et lui plus encore, à quelque chose en moi qui n’a pas eu le temps de s’épanouir, je le sais. Mais il est très bon aussi de faire l’amour au brouillon.
Raphaële Vidaling, La Femme Quittée
L’ange mystérieux
n’était en fait qu’un petit
démon déguisé
Par tous les temps, c’était le même rituel. Aux alentours de dix heures, il descendait les six étages de l’immeuble, traversait la rue en arrêtant (parfois in extremis) la circulation d’un geste impérieux, enjambait le rebord du haut trottoir, et poussait la porte vitrée du café, qui était la plupart du temps désert. Son rituel s’arrêtait là : il ne commandait pas chaque jour la même boisson, n’arrivait pas vraiment à la même heure, ne s’asseyait pas deux fois de suite au même endroit. Une constante cependant marquait son arrivée : un pas claquant, martial, mais mal assuré, comme s’il se forçait à ramener vivement la plante des pieds au sol de peur que ceux-ci ne partent sur le côté ou encore dans une position embarrassante. Il avait vite appris à connaître les vendeurs et vendeuses par leur prénom. De vingt ans l’aîné du plus vieux d’entre d’eux, il avait toujours bénéficié de la formule de politesse réservée aux aînés : Monsieur. Six mois après le premier café (triple expresso, grande taille, framboise), tous et toutes connaissaient ses déboires scénaristiques. Monsieur avait du mal avec les cent dernières pages de son roman. Parfois, il en écrivait trois par jour, parfois cinq lignes, parfois rien. Parfois même, il supprimait des passages. A Noël, pris d’une soudaine colère contre lui-même, il arracha les cinquantes dernières pages de son plus récent cahier et la vie de son héroïne se trouva ainsi amputée des cinq dernières années de sa vie. A force de pas en arrière additionnés en trop grand nombre aux pas en avant, il finissait par presque stagner, baignant la plupart du temps dans l’insatisfaction la plus complète. Pendant une semaine, alors que la neige tombait en larges et lympathiques flocons sur les rues soudain silencieuses, il n’écrivit pas un mot. Fixant pendant des heures le vide abyssal et hurlant des pages blanches non encore mutilées, il tentait de faire vivre de son esprit et de son encre la fragile protagoniste solitaire de son oeuvre. En vain. Le matin du huitième jour, un mardi, il arriva dans le café, sale, poché et trop calme. A tel point que Céline, de service ce jour-là, effarée par son air de chauve-souris, lui offrit, de la part de la maison, la boisson désirée. Alors qu’elle préparait un chocolat viennois (épices, sans sucre, extra-chaud) de ses mains expérimentées, il se prit en train de l’observer plus que la décence le voudrait. Oh, rien de bien coupable, non. En fait, il tentait de coller sur son visage, sur ses gestes, et sur son existence, celle qu’il avait pendant des mois subtilement forgée pour son héroïne. Son esprit, lentement, s’ouvrait. Et par Céline, il réussissait à acquérir la substance qu’il lui manquait pour continuer. Devant lui : la preuve vivante du réalisme et de la viabilité des histoires qui sortaient chaque jour des circonvolutions de son cerveau imaginatif. Il la remercia, prit sa boisson, et remonta dans sa tour, au sixième étage. Ce soir-là, il écrivit vingt pages, et dût s’arrêter pour cause de vives douleurs au poignet. Le lendemain matin, son articulation était tellement gonflée qu’il dût faire venir un médecin. Les atteintes articulaires ne s’avérèrent pas grave, mais le praticien lui interdit formellement le moindre mot couché sur le papier pendant un mois. Peu importe, pensa t-il. Cinq minutes plus tard, il était de retour au café. Il y a passa dorénavant cinq fois par jour, observant attentivement mais discrètement Céline, Sophie, Nicolas S. et Nicolas R., Benoît, Jacinto, Laura, Pascal et les autres. Jour après jour, il les dépouillait de leur forme humaine et les transposait dans le livre en cours d’écriture. Il acquit un réalisme incroyable, un sens du détail humain proche de la vivisection. Il ne se cachait pas pour autant. Son manège fut vivre remarqué par le personnel : ils lui demandèrent, curieux plutôt qu’inquiets, les raisons de cette soudaine attraction pour les vendeurs et vendeuses du café. Patiemment, il expliqua. Il fut peu compris, aucun d’eux ne partageant son dévouement pour les oeuvre littéraires. Néanmoins, ils furent rassurées et les laissèrent en paix s’adonner à sa contemplation. L’été vint. Monsieur continuait. Un jour de chaleur, en juillet, il prit le stylo-plume, et alla poser sa main sur le papier. Mais il n’écrivit rien. Il signa. Le livre était prêt. Il l’envoya à son éditeur par coursier. Monsieur avait terminé sa tâche.
Le lendemain, il faisait plus frais. Une brise légère soulevait les branches des arbres et les jupes des femmes et des folles. Arrivé à dix heures, il se trouva pris de l’envie d’aller au cfaé. Au début, il prit le parti de croire à un soudain besoin de caféine, mais il dût vite se rendre à l’évidence : ce n’était pas un latte (mousse de lait, glacé) qui lui faisait envie, mais d’avoir sous les yeux les personnages de son futur succès. Car c’était bien ce que les vendeurs étaient devenus, de par la lente métamorphose accomplie par son esprit glorieusement enfiévré d’inspiration. La main sur le loquet de la porte, il eût honte. Son activité, hier encore utile, marquée du sceau de l’art de l’écriture, devenait aujourd’hui une simple expression de perversité, d’une manipulation intériorisée. Pourtant, son for intérieur lui soufflait – non, lui ordonnait – de céder à la tentation de prolonger l’univers littéraire qu’il avait patiemment tissé autour de lui des mois durant. Il descendit les escaliers et se rendit en face : ce fut Céline, l’involontaire muse, qui l’accueillit et lui demande qu’il désirait. Ayant énoncé sa commande et laissé quelques secondes s’écouler, à la fois par politesse et pour ne pas paraître trop empressé, il lui avoua avoir fini son livre. Sans trop de chaleur, elle le félicita, puis repartit à sa préparation. Il fut blessé sans l’admettre. Après tout, cette femme était maintenant partie intégrante de son oeuvre. Il s’était servi d’elle, de ses manières calmes, de ses mimiques, de son ton, de son âme même, afin de concrétiser ler personnage principal de son manuscrit. Grâce à elle, l’autre avait pu prendre forme humaine, acquérir écorce et essence. mais l’originale semblait ne pas le comprendre. D’ailleurs, comment aurait-elle pu ? Jamais il n’avait montré ses écrits à quelqu’un d’autre. Pris d’un soudain éclair de lucidité sociale, il l’invita sans plus attendre à parcourir une copie de son livre, chez lui, en face. Il vit le regard de sa muse se durcir, et elle lui fit aigrement remarquer qu’elle était en plein travail. Elle ajouta peu après, à voix basse et cassante, qu’elle était mariée. Bouchée bée par cette ultime remarque, il tenta de se justifier, mais il eut à peine le temps de produire un incompréhensible bredouillement avant qu’elle l’interrompe en lui mettant son gobelet bouillant dans la main droite et en lui souhaitant d’un ton on ne peut plus commercial et ferme une bonne journée. Se sentant rougir sous les effets combinés de la honte, de la surprise et de la colère, il s’enfuit chez lui sans demander son reste ni sa monnaie. Arrivé dans la relative quiétude de son appartement, il posa la main sur son coeur chancelant. Elle lui avait apporté une preuve : à trop vampiriser les âmes des autres, il s’était enfermé dans un univers d’imaginaire tout droit sorti de sa tête. Il était son propre Dédale, bâtisseur d’un labyrinthe d’illusion. Monsieur cessa donc d’aller au café, sachant par avance que la réaction qu’il attendait ne serait pas celle présente. Il ne sortit plus de chez lui, ne vit plus personne, se contentant de converser avec le monde extérieur par l’intermédiaire du téléphone. L’été s’écoulait derrière ses rideaux et ses stores mais ses yeux se refusaient à le vor. Une semaine après l’évènement, il reçut un coup de fil de l’éditeur, lui annonçant des retours splendides des lecteurs et une publication à la rentrée, avec toute la publicité dûe à un best-seller. Il le remercia, et raccrocha. Son humeur ne changea pas. Elle restait terne. Trois jours plus tard, il ne dormait plus. Il maigrit, ne mangeant que par pure necessité physique, lorsque la douleur dans son estomac devenait trop forte. Son frère, en ville pour quelques jours, le trouva dans un état si lamentable qu’il prit peur et l’emmena de force à l’hôpital. Là-bas, on le perfusa. Contre son gré, il reprit en un week-end les couleurs de la vie. Mais le médecin-chef continuait à s’inquiéter. Non pas pour son corps, mais pour son esprit. Monsieur refusa les traitements. Toujours préoccupé mais ne pouvant rien faire contre la volonté auto-destructrice de l’auteur, il lui fit signer une décharge et Monsieur rentra chez lui. Son frère ne l’entendit pas de cette oreille et le prit, de nouveau de force, sous son aile ; allant jusqu’à l’emmener chez lui, au bord de la mer. Là-bas, dans une atmosphère de perpétuelle kermesse, il prit la mesure de ce qu’il avait raté. Son frère lui présenta sa femme, plantureuse créature aux intentions maternelles envers toute personne approchant sa couvée ; ses enfants également, bien élevés et intelligents. Il savoura la plage, le plaisir si peu cérébral, ainsi qu’un lézard au minuscule cortex sur une pierre brûlante. Un mois durant, il se glissa dans la peau d’une autre personne, à l’inverse de cet hiomme de lettres austères et ermite qu’il avait été pendant si longtemps sans repos. Mais vint la fin des vacances. Les enfants durent retiourner à l’école, son frère au travail, et sa femme de même. Il retourna chez lui. Le premier sentiment qui se dégagea de cet appartement maintenant poussiéreux, à la forte odeur de renfermé, fût l’insoutenable impression que l’atroce bête griffue qu’était sa solitude lui plongeait les ongles au plus profond du coeur, reprenant ainsi le contrôle total sur lui. Le mois sans troubles passé au loin n’avait servi à rien – son véritable lui reprenait le dessus inexorablement. Sans même déballer ses valises, il s’allongea sur le lit et s’y endormit.
Le lendemain, son livre sortit. Il se réveilla tard, et coupa son téléphone pour ne plus entendre la sonnerie incessante. Il avala deux comprimés, et dormit une journée.
Une semaine passa pendant lesquels il ne fit rien que lire et penser, l’âme de plus en plus grise. Dans le journal qu’il recevait chaque matin dans sa boîte aux lettres, il vit sa photo et la critique dithyrambique de son oeuvre. Monsieur eût soudain envie de pleurer de lassitude, et se rendit compte que tout ce qu’il avait accompli ne lui servait à rien. Il se coucha tôt, après trois verres de vin blanc.
Monsieur fut réveillé par une espèce de gros chuchotement, comme une grand nombre de personnes voulant passer inaperçues assez maladroitement, derrière sa porte. Puyis un grand fracas de pieds dévalant les escaliers. Intrigué, il se leva et posa l’oeil sur le judas. Rien de visible dehors. Cependant, un élément le perturba, dans le bas de son champ de vision. Il ouvrit la porte. Devant lui, une floppée de gobelets en carton fumants. Il en compta plus d’une vingtaine, tous remplis à ras-bord, disposés en cercle. L’odeur du café remplissait le palier. Au centre du cercle, un post-it jaune : « de la part de vos personnages. » Il resta longtemps à contempler cette singulière offrande, les effluves brunes se repandant autour de lui, donnant à l’air une pesanteur nauséeuse. Sans y toucher, il referma la porte et s’y adossa, hébété. Son air idiot se mua vite en sourire en coin. Il avait finalement la preuve, non pas de la futilité de ses écrits, mais d’une présence, là-dehors, qui l’attendait. Et cette présence, ce n’était pas ses livres qui l’avait amenée. Du moins pas directement. Cette présence, ce n’était même pas l’auteur qui l’avait méritée. Ces gens, dehors, remerçiait l’homme.
Le lendemain, il commença son livre suivant.
Un éternel automne s’étire
Et les gouttes de pluie
Rendent à Paris
Un air de Flandres
Figé dans les nuances de gris
La ville s’éteint et s’assombrit
Le coeur arrêté et engorgé
De trop d’hivers manqués
Au gré des balancements visqueux
De la Seine-Mère
Le regard saisit l’éclair
Sur l’eau noire plutôt que bleue
Ainsi l’esprit alourdi
De nobles espoirs de neige
Le voyageur s’endort, sans lit
Sous un ciel beige.
S’ils se referment au matin
- les volubilis
c’est par haine des hommes !
Chiyo-ni