Le Magnolia-Livre

Sortie d’école

Le petrichor de l’averse
    qui couvrira ton chemin de sortie

Le soir de ton départ

Portera des notes sombres de craie,
    d’amertume et d’eau croupie.

Alors marche, gratte-papier,
    et n’attend pas de reconnaissance :

Car seul brillera ce jour-là le soleil
    du lendemain.

L’Aube du Héron

(Lac de Gravelle.)

Au passage du héron dans l’air humide, l’aube suspend sa déjà lente élevation vers le ciel.
D’un cercle parfait au-dessus du lac artificiel, l’oiseau me contourne et va se poser, droit comme le font ceux de son espèce, sur un arbre penché vers l’eau.
Le soleil, un temps aveuglé par la beauté de ce vol impromptu, reprend son ascension.


 

Au passage du héron
Dans l’air humide
L’aube suspend sa lente élevation

Et le vol silencieux, souple
De l’oiseau

Uninuance

(Entre Le Perreux et Saint Maur.)

Une couche de poussière mate et froide s’est accumulée tout au long de l’automne et du début de l’hiver : les boules de gui et les nids de pie, là-haut dans les platanes dénudés, en sont couverts. La pluie n’est pas tombée depuis longtemps — le lavis de tristesse urbaine ne s’est pas volatilisé depuis tant de semaines qu’une croûte épaisse d’ennui périphérique s’est formée, le long des branches, et s’est étendue, reptile, aux constructions et à la voirie alentour. L’aquarelle s’est faite gouache, la gouache huile. Absence de couleur nette : agglomérat de neutres dépourvus de sens. Le bref répit du passage de la Marne est un leurre — l’hideux procédé s’est fait sien la surface du cours. De bleu d’été, du vert des lentilles d’eau, du brun ocre des limons des plaines alluviales de Champagne, tout cela a laissé place à un vide grisâtre, à un vague liquide bétonneux. Oh, combien de temps reste-t-il jusqu’au printemps victorieux ? Oh, si longtemps…

Scheveningen/Holmön

Amalgames d’algues
Échouées à quelques pas des miens
Cicatrices de sables fripées de terres lointaines
Roulées sans cesse
Et battues de sels marins

Souffle brumeux au loin
Trace de bateau
Vers un autre rivage identique.

Pierres échouées

Quelques lichens respirent doucement sur des pierres éparses
Nuages bas et si blancs.

L’inspiration trop forte me fait tourner la tête, et la forêt boréale devient un tourbillon de verts pâles.

Minces sphaignes s’inclinant sur mon passage
Gorgées d’eau des pluies de la veille.

Les rais de lumière entre les conifères dévoilent des dentelles d’épiphytes, aux noms inconnus.

J’avance lentement, entre ces hauts témoins végétaux, qui m’observent et s’interrogent
Sur ma présence incongrue.

Rien d’humain ici. Je m’immobilise et commence ma lente transformation. Un léger vent venu de loin fait trembler les cimes des bouleaux.

Pentecôte

Au matin partant des brumes
Dans la grande oie de fer
L’estomac grognant de vide
S’élançant au-dessus de l’eau

Vite traversée, cette Baltique tant chantée
Un étang parsemé de gués
De phares à peines visibles dans les bouleaux chantants
Et ces lueurs, là-bas, sur l’horizon

Langues de feu sur la Finlande
Veines incandescentes tranchant les forêts sombres

Vagues mouvantes, miroitantes
Sur des milliers de lacs

Revoilà la Mer,
Et ses flammèches blanches innombrables
Comme des âmes tendues vers la lumière du ciel,
Passant tendrement au-dessus des bois encore inachevés.

Semis

Cette sueur qui descend du ciel me coule le long de l’échine et se mêle à la mienne en un écœurant miasme grisâtre.

Secouer la poussière de fausses paillettes et la répandre sur le sol : les reflets s’effacent et s’endorment, emportent les souvenirs factices d’une nuit d’hypnoses de surfaces.

Dans l’eau noire de la Seine glissent, côte à côte, les ombres du courant — et ces fades lumières, remontant les tourbillons à rebours.

Je jette, comme tant d’autres avant moi, un peu de moi-même en échange d’oubli dans les remous du fleuve.

Succession de cirrus

Le passage soudain d’une côte, au nom si imprononçable.
Succession de nuages dont le gris est pourpré.
La lente couleuvre argentée, si près, dans le fond des ondulations herbeuses devant nous.

Venir poser les bases des parenthèses, le temps de deux respirations. Temps marqué, donné, posé en terre, repris.

Pèlerinage aux cratères éteints.

La vase brille

Les nuages que Dieu a mis sur mon chemin
Au commencement du Temps :

Prévus sur son abaque céleste,
Ils tardent à faire pleuvoir
Sur mon cœur qui s’assèche.

Puis reviennent les saisons des montées des eaux,
Et le long des rives de la Marne, s’emportent, conjugués,
Les limons ancestraux de mes enfances — vers la mer.

Lavage de mon corps, au fond, comme un galet poli
Par les éthers de terres épurées.

L’amont de Kew

S’assoupissent de sirupeux et  paresseux méandres sinueux, lorsque la marée, fatiguée de jouer avec les roseaux de la terre-haute, s’en retourne faire par le fond la sieste. Les oies s’ébattent dans les herbes à la recherche de quelques gastéropodes. Des odeurs de fumée résineuse venues de l’autre rive nous parviennent, avec quelques éclats de rire.